Le 21 juillet, la société d’intérim Âboro dévoilait les lauréats de son tout nouveau Prix de la réussite. Portraits de trois Calédoniens autodidactes.
Par Aude Perron
Peu de propositions pour ce premier cru, mais des candidatures qui correspondaient à ce que cette distinction veut mettre en valeur : des professionnels qui, sans grande qualification au départ, ont réussi, à force de travail et de détermination, à tracer « un parcours d’excellence, original, jamais formaté ». Portraits.
Ikenasio Niuliki, superviseur, Somainko
«Ce prix, ça me permet de me rendre compte que j’ai évolué. Pour moi, c’est une réussite, mais j’ai encore beaucoup à apprendre et à donner. » C’est ainsi que Ikenasio Niuliki, 38 ans, résume vingt ans de vie professionnelle. Ce n’était toutefois pas gagné, au moment où il est contraint d’interrompre son bac au lycée professionnel Père-Guéneau, à Bourail, pour subvenir aux besoins de sa fratrie. À l’époque, il n’a que 18 ans et avec un BEP en poche, il fait ses débuts dans la maçonnerie.
Partager son expérience
Six ans plus tard, il atterrit chez Cofely Endel pour du montage et démontage d’équipements industriels et des travaux de maintenance. À travers ces missions allant de deux jours à plusieurs mois, il a travaillé « sur presque toutes les mines de la SLN. » Peu à peu, ses qualifications augmentent. « C’est tout l’encadrement que j’ai eu qui m’a permis de progresser. Et puis parce que j’étais toujours volontaire, le soir, le week-end, pour aller faire des dépannages. » En 2011, son employeur l’envoie chez Koniambo Nickel, à Voh. Il y est encore aujourd’hui, toutefois pour le compte, depuis 2013, de la Société de maintenance du Koniambo (Somainko), entité du groupe GDF Suez. Entré comme chef d’équipe, il est promu superviseur du service de nettoyage industriel lourd qui compte dix employés, en plus d’une équipe de maintenance. Et dans le Nord, les défis ne manquent pas, car « on recrute des gens qui n’ont presque jamais travaillé ».
Si Ikenasio ne se fait pas prier pour partager ses connaissances et son expérience, à l’instar du soutien qu’il a lui-même reçu, il souhaite cependant pour ses enfants, âgés de 14 et 16 ans, des études poussées le plus loin possible et un parcours professionnel moins difficile. « Tous les jours, j’étais mis à l’épreuve. Alors je demande à mes enfants : vous voulez travailler dur comme votre père ou dans un bureau ? Ça les fait réfléchir. »
Alain Caillet, superviseur de production, Tokuyama
Quand sa directrice des ressources humaines est venue le voir avec le projet de soumettre sa candidature au Prix de la réussite Âboro, le réservé Alain Caillet était loin d’être emballé. « Mais je me suis laissé convaincre car je n’allais pas gagner de toute façon », se rappelle le cadre du cimentier Tokuyama. Raté !
Après un bac de mécanique générale obtenu en 1996, Alain Caillet enchaîne pendant dix ans des missions d’intérim et des contrats comme magasinier ou vendeur. Sa véritable ascension commence en 2005, lorsqu’il entre chez le cimentier Holcim (racheté par Tokuyama il y a trois ans).
« Beau parcours »
D’abord ensacheur (conditionnement des sacs de ciment) et cariste, il grimpe les échelons un à un jusqu’à être promu, au bout de huit ans, superviseur de production, à la tête d’une équipe d’une quinzaine de personnes. « C’est un beau parcours, admet celui qui a grandi à Koumac. L’entreprise m’a fait confiance, mais j’en voulais aussi et je me suis donné les moyens en suivant des formations et en apprenant de mon responsable et par moi-même. »
Tout n’a pas été forcément simple et il y a eu des moments où il s’est demandé s’il était à la hauteur : « On m’a fait des remarques difficiles à entendre, qui m’ont mis le doute. »
Cependant, venir « d’en bas » a ses avantages : « Le personnel voit par où je suis passé et il me trouve légitime. Et je comprends les difficultés de ceux en bas qui peuvent ne pas se sentir écoutés. Je viens de là moi aussi et je ne l’oublie pas. »
Pour ses deux enfants, âgés de 11 et 7 ans, il souhaite qu’ils fassent ce qui leur plaît, mais qu’ils aillent au minimum chercher leur bac. « Et plus, si possible, c’est presque indispensable. Moi, j’ai eu de la chance dans mon parcours : n’avoir qu’un bac et être rendu là où je suis… »
Dominique Amat, responsable prévoyance, Horizon
Dans son bureau, Dominique Amat diffuse des huiles essentielles. « Ça me calme : j’ai un caractère fort. » Il fait peu de doute que pour arriver là où elle est aujourd’hui, la responsable du département prévoyance du cabinet Horizon a dû s’imposer. Après avoir arrêté sa scolarité en première, elle enchaîne les petits boulots dans des commerces et des bureaux pendant une quinzaine d’années. En 1997, elle entre à la Mutuelle du Mans (aujourd’hui Horizon) comme téléprospectrice et doit remplir l’agenda d’un conseiller en assurances en sollicitant des clients au téléphone. Avec son efficacité et son français « devenu impeccable grâce à une collègue connue lorsque je travaillais au haussariat et qui me corrigeait toujours », ce sont les agendas de trois conseillers qu’elle remplit dès l’année suivante. Puis, en 2004, elle entre au département prévoyance, dont elle devient responsable trois ans plus tard. Et depuis, le chiffre d’affaires a été multiplié par six, « mais pas seulement grâce à moi », précise-t-elle. Son ascension, cette Calédonienne d’origine indonésienne affirme la devoir « à une enfance très compliquée. Alors j’ai dû foncer. Par chance, je ne suis pas fainéante. »
« Il n’y a pas de tâche subalterne »
En effet, Dominique Amat fait fréquemment des journées à rallonge « pour avoir les compagnies d’assurances en Métropole » et n’hésite pas à faire des remplacements à l’accueil et au standard téléphonique. « Il n’y a pas de tâche subalterne, pour moi. Le standard, c’est la porte d’entrée du cabinet. C’est très important. » Reconnue dans son parcours avec le Prix de la réussite, la professionnelle de 52 ans regarde en arrière et songe. « Si je devais retourner en arrière, je travaillerais mieux à l’école. J’aurais peut-être pu faire autre chose. Mais il ne faut pas avoir de regrets : je n’aurais peut-être pas appris autant de choses des gens que j’ai pu côtoyer. »
Photos : Somainko, Thierry Perron et A. P.
Trois autodidactes récompensés pour leur réussite, Les Nouvelles Calédoniennes, 4 août 2016.

