Destin Vert : quand dépollution rime avec réinsertion

Depuis 2012, le dispositif Destin Vert réinsère des demandeurs d’emploi et fait déconstruire du matériel hors d’usage. Grâce à une base-vie autonome, tous les chantiers de démantèlement sont possibles.

Par Aude Perron

Masque de soudure sur le visage, lance thermique en main, Yasmine s’affaire à découper les calandres d’un bulldozer, en évitant les giclées d’étincelles. À quelques mètres de là, d’autres stagiaires dépiautent la cabine de l’engin : boutons, manettes, mousses, plastiques et autres câbles. Un peu plus loin, le reste du groupe a pris d’assaut une énorme chargeuse pour extraire ses huiles et autres résidus avant de la mettre en pièces.

Nous sommes sur les hauteurs de Thio, sur la mine du Camp des Sapins, exploitée par la SLN. Sur un flanc du site, douze stagiaires sont en mission pour deux semaines. L’objectif : dépolluer et déconstruire du matériel réformé du mineur, contraint par sa norme ISO 14 000 qu’il a obtenue fin 2015. S’ils sont là, c’est parce qu’ils ont intégré Destin Vert, un dispositif mis sur pied en 2012 par le Groupement national formation automobile (GNFA) Pacific et l’Association pour la formation professionnelle des adultes (Afpa) Pacifique.

1,2 million par stagiaire

D’une durée de six mois, alternant notions techniques, compétences essentielles, remises à niveau… Destin Vert est destiné à insérer professionnellement des demandeurs d’emploi sans véritable qualification, référés par la direction de l’Économie, de la formation et de l’emploi de la province Sud (Defe) ainsi que par la Direction de la formation professionnelle et continue (DFPC) du gouvernement.

Les deux entités se partagent les coûts de la formation, dont la facture par stagiaire s’élève à 1,2 million de francs. Tandis que la DFPC prend en charge le parcours de huit stagiaires, la Defe finance les quatre autres. Cette dernière indemnise également tout un chacun à hauteur de 98 000 francs par mois (selon la présence) et accompagne leur projet professionnel.

L’intérêt du bivouac

Toutefois, l’originalité de Destin Vert réside dans ses supports : des chantiers de dépollution et de déconstruction de matériel hors d’usage de collectivités, entreprises privées ou autres.

Entre environnement et social, le dispositif fait d’une pierre deux coups. Et il s’est peaufiné car, fin 2014, les chantiers ont pu devenir mobiles, grâce à une enveloppe de 60 millions de la Nouvelle-Calédonie. Elle a permis d’acquérir deux camions-grues, un véhicule de onze places et un bivouac (lire ci-contre). « On voulait rendre le chantier mobile pour aller au plus près des besoins de déconstruction », pose Christian Dumant, gérant de GNFA Pacific.

Sans compter que le principe du bivouac porte ses fruits. Non seulement la formation semble mieux passer sur le groupe « captif » pendant la durée du séjour, mais en plus, il plaît. « En fait, les stagiaires sont plutôt demandeurs, indique Pierre-Olivier Clairet, formateur du GNFA. Ils sont sortis de leur contexte, loin des préoccupations de la maison, et peuvent se concentrer sur la formation uniquement. » Attelé à dépouiller la cabine du bull avec deux autres stagiaires, Joseph, 29 ans, confirme : « On apprend mieux comme ça. On est tous à fond et on apprend à travailler ensemble. »

Si la ponctualité « n’est pas terrible », le groupe s’organise plutôt bien, remarque Jerry Surget, formateur de l’Afpa : « On a dix jours pour déconstruire la chargeuse. C’est court et il y a du boulot ! Mais ça avance bien, les stagiaires sont coordonnés. » Depuis 2014, environ 130 tonnes de ferraille ont été découpées et recyclées sur quatre chantiers mobiles. « C’est énorme pour des personnes peu expérimentées, estime Christian Dumant. Et c’est énorme pour l’environnement : c’est du matériel qui ne rouillera pas dans la nature en polluant les sols. »

La moitié récupérée

En août, la formation de cette septième cohorte sera terminée. Joseph n’a pas trouvé ce qu’il souhaitait faire après, mais assure qu’il a « plein d’idées », d’autant plus qu’à Thio, d’où il est originaire, il y a beaucoup de « dépollution et de déconstruction de carcasses à faire. » Les idées sont plus claires, en revanche, pour Yasmine, Maréenne de 31 ans, qui a réussi à se faire sa place dans cette promotion masculine. « J’ai appris à manipuler une grue et ça m’a plu. Je vais poursuivre avec une formation chauffeur-grutier. J’ai déjà mon permis poids lourd. »

Depuis ses débuts, le dispositif a accueilli environ 70 jeunes dont 43 % se sont réinsérés, soit dans une formation (qualifiante ou diplômante) ou dans un emploi (traitement des déchets, nettoyage industriel, déconstruction, etc.). Un peu décevant ? Loin de là pour Christian Dumant : « Tout n’est pas perdu pour les autres. D’abord parce qu’ils apprennent à maîtriser toutes sortes d’outils et acquièrent des compétences techniques. Et surtout parce que la formation leur redonne du savoir être. » Ce à quoi s’ajoutent une remise à niveau en français et en mathématiques, de l’aide à la rédaction de CV et de lettres de motivation et l’élaboration d’un projet professionnel. Bref, de quoi redémarrer pour ces stagiaires dont certains ont déjà fait un tour par le Camp-Est.

Quel avenir ?

À plus court terme, Christian Dumant s’inquiète, cependant. Faute de financements, le dispositif pourrait ne pas être reconduit : « Ce serait vraiment dommage sachant qu’il répond tout à fait aux difficultés de l’insertion et aux problèmes de petite délinquance en Calédonie, regrette-t-il. Ce dispositif arrive à maturité : on est au point au niveau des ressources, de l’organisation. Aujourd’hui, il faudrait le faire fonctionner à fond. »

Repères

Bivouac « 5 étoiles »

Tentes, sanitaires, douches, lits, génératrice, tableau électrique, frigo, congélateur, etc. : le bivouac est complètement autonome en eau et électricité et peut être acheminé et installé n’importe où, jusqu’au Grand Nord et aux Loyauté.

Recherche de chantiers

Le démantelage des 40 cars réformés de Karuïa, en 2012, a permis de lancer le dispositif. Toute collectivité ou entreprise peut s’en prévaloir. Coût à prévoir : entre 45 000 à 50 000 francs la tonne de ferrailles démantelées (hors évacuation des matériaux par EMC).

Récompensé

Destin Vert a reçu le 3e prix dans la catégorie « Environnement » aux Trophées de l’entreprise 2014.

Photos : A. P.

Destin Vert : quand dépollution rime avec réinsertion, Les Nouvelles Calédoniennes, 7 juillet 2016.

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