Un goût de destin commun

Mercredi soir dernier, l’historien et anthropologue Benoit Trépied est revenu sur la période à partir de laquelle les Kanak sont entrés dans les municipalités. 

Par Aude Perron

C’est devant une assistance d’une trentaine de personnes que s’est tenue la conférence Chefs ou élus ? L’entrée des Kanak dans les municipalités, 1954-1961, organisée par le Centre culturel de Koné. Parler du passé, alors qu’on prépare l’avenir avec l’imminent comité des signataires de l’Accord de Nouméa, cela sert à quoi ? Pour l’historien Benoit Trépied qui donnait la conférence, il ne fait pas de doute qu’il est important pour une société de se plonger dans le passé, particulièrement quand elle se cherche. « Aujourd’hui, il y a un besoin de repères », estime-t-il. Et cette période, 1954-1961, qui correspond au premier mandat durant lequel les mairies se sont ouvertes aux Kanak, est loin d’être banale. « Les élections ne sont pas passées simplement comme aujourd’hui », ajoute-t-il.

Petit saut dans la machine à remonter le temps. L’année 1946 marque la fin de l’Indigénat : les Kanak deviennent des citoyens français à part entière et ont désormais le droit voter. Mais à cette époque, la moitié de la population est d’origine mélanésienne et, compte tenu qu’elle peut également présenter des candidats, on a grand peur que son vote bouleverse l’équilibre politique de l’époque et évince les Blancs du pouvoir. Le débat fait rage : quelle place accorder aux Blancs et aux Kanak dans les mairies ? Quel mode de gouvernement politique kanak devrait-on privilégier : chefferie ou mairie ? 

À l’échelle locale, le scrutin municipal de 1954 donne naissance à une double filière politique kanak, puisqu’il y a désormais des élus communaux d’origine mélanésienne et les chefs de tribus. Lesquels sont les plus légitimes politiquement ? Koné fait exception à ce problème de « concurrence » car les 5 élus kanak sont tous des chefs administratifs. Mais selon Benoit Trépied, ces derniers sembleraient se définir davantage comme des chefs administratifs que des élus. Il reste que partout au pays, le bilan du mandat 1954-1961 des élus kanak apparaît mitigé. « Il n’est pas passé à la postérité, résume l’historien. Est-ce que parce que les municipalités n’avaient pas de marge de manœuvre ou parce que les élus kanak étaient tenus à l’écart ? Je ne sais pas. Le débat est ouvert. »

Si cette période ne semble pas être passée à la postérité, on se rappelle tout de même qu’elle correspond aussi à l’émergence de l’Union Calédonienne, dont la devise est le fameux Deux couleurs, un seul peuple. « L’alliance interethnique est au fondement de l’UC. C’était peut-être le destin commun avant l’heure », fait remarquer Benoit Trépied, ajoutant qu’il s’agissait certainement d’abord d’une alliance pour prendre le pouvoir. Mais l’UC a permis de faire entrer les Kanak dans les institutions politiques ce qui n’est pas anodin, après un siècle de colonisation « dure et violente » sans possibilité d’ascension sociale ni scolaire.

Photo : A. P.

Un goût de destin commun, Les Nouvelles Calédoniennes, 16 juin 2010.

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