A l’ombre des mères en fleurs

Quatrième volet de notre série sur le développement de la côte Est. Nous nous sommes rendus à Poindimié, pour percer le secret de la filière horticulture : aussi dynamique et autonome que discrète.

Aude Perron

« Il n’y a plus beaucoup de fleurs. J’ai presque tout coupé pour la Fête des mères », indique, presque s’excusant, Fabiola Vonitishi, qui nous guide dans son jardin. Nous sommes à Nevaho, au sud de Poindimié. Chez cette horticultrice bien connue de la côte est, on se croirait en fait dans une forêt luxuriante. Et sous les arbres, se cachent encore quelques fleurs qui ont échappé à la Fête des mères : roses de porcelaine, anthurium, alpinia et autres héliconia. Mais elles ne perdent rien pour attendre. Car l’horticulture ne s’est jamais aussi bien portée. En 2011, la filière en province Nord a généré 184 millions de francs, selon la Davar. On compte 221 producteurs de ces plants d’ornement et fleurs coupées, concentrés à hauteur de 85 % sur la côte est, notamment à Houailou, Touho et Canala. Une vingtaine de plus par rapport à 2008, même si ce sont généralement de petites exploitations (6 ares en moyenne), la plupart du temps familiales et artisanales. 

A Poindimié, on retrouve des productrices très formalisées, telles que Fabiola spécialisée dans les azalées, mais aussi Henriette Nebayes à Napoémien, connue pour ses anthuriums et enfin Georgina Néaoutyine, à Saint-Louis, passionnée de cordylines. Et leurs plants et leurs fleurs se retrouvent régulièrement de l’autre côté de la chaine et sur Nouméa, chez des particuliers, des pépiniéristes ou des hôtels, qu’elles livrent directement ou qui viennent les retrouver dans les salons horticoles, foires agricoles et autres manifestations. « Ce qui est impressionnant, c’est à quel point cette filière ne fait aucun bruit, explique Glenn Sautron, technicien à la Direction du Développement Economique et de l’Environnement (DDEE), à Poindimié. Ce sont pourtant des flux financiers importants. Certaines horticultrices tournent très bien et peuvent faire 3, voire 4 millions de chiffre d’affaires par année. Elles ont de la demande en permanence et parfois, ne peuvent même pas fournir. »

Toujours selon la Davar, en l’espace de cinq ans, le nombre de producteurs a augmenté de plus de 78 % en province nord. Tout comme le chiffre d’affaires de la filière : + 84 %. « C’est à cause de Vavouto, estime Fabiola Vonitishi. VKP se développe, il y a du monde qui s’installe et achète des terrains. Ils ont besoin de plants, de palmiers pour le jardin. Les pépinières de la côte ouest n’ont pas assez de plants, alors elles m’en demandent. » Autre particularité : c’est une filière qui fonctionne d’elle-même. « Les horticultrices maîtrisent très bien leur système, confie Glenn Sautron. Sur cette filière, nous ne sommes pas acteur ; nous accompagnons seulement, en fournissant un appui technique, des formations ou une aide à l’investissement pour se procurer du petit équipement ou des consommables, par exemple. »

Vu la progression qu’elle a toujours affiché, on peut s’imaginer que la filière va continuer sur son erre d’aller. Mais Glenn Sautron émet quelques réserves pour le long terme : « Il faut s’assurer qu’il y ait transmission de cette activité et de ce savoir. L’horticulture est un travail contraignant, qui prend du temps. Est-ce que les horticultrices vont trouver une relève ? »

Légende : Si ce sont les plants d’ornement qui constituent l’essentiel du chiffre d’affaires de la filière, les fleurs coupées remportent un vif succès à certaines occasions, telles que la Fête des mères.

Du troc et des bingos

Dans la filière, on ne compte pas que des horticultrices formalisées, loin s’en faut. On trouve également de petites productrices dites « de bord de route ». Cultivés dans la cour, à l’ombre d’un arbre, leurs plants se retrouvent donc sur la route de la côte mais aussi dans les marchés de tribu et communaux. Singularité de l’activité s’il en est une, les plants se retrouvent aussi… dans des bingos très courus ! L’horticultrice qui organise le bingo invite d’autres productrices et met en jeu ses propres plants. Les gagnantes remportent des plants qui serviront à faire des boutures et des plants qui seront revendus par la suite ou joués dans un autre bingo. « Je connais des mamans qui ont fait des bingos pour payer la rentrée scolaire des enfants ou payer la cantine, indique Gilberta Pouihamboutte, technicienne de la DDEE à Touho et animatrice auprès des ces horticultrices. Pour ces femmes, les plantes dépannent beaucoup. » 

Cette activité va continuer de se développer : Gilberta Pouihamboutte voit de plus en plus de ces mamans se lancer. Elles gèrent mieux leur stock, s’assurant d’avoir toujours des boutures avant de vendre le dernier plant d’une variété, et tentent de se spécialiser dans certaines variétés. Sans surprise, les échanges sont aussi monnaie courante. Ainsi, au delà des 20 à 40 000 francs touchés par mois et de son aspect économique pur, l’activité horticole a un impact important sur la vie sociale, à l’image des observations de la récente enquête de l’IAC sur l’agriculture en tribu. 

Photo : A. P.

A l’ombre des mères en fleurs, Les Nouvelles Calédoniennes, 20 juin 2013.

 

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