La Calédonie compte plusieurs petites brigades de gendarmerie, souvent en zone isolée. Les militaires doivent s’adapter, comprendre la coutume, faire appliquer la loi et venir en aide à la population. Un équilibre parfois difficile à maintenir.
Par Aude Perron
« A Nouméa, on me plaint tout le temps ! Les places dans les petites brigades isolées ne sont pas les plus recherchées », confie l’adjudant Mathieu Osmont, à Pouébo. En poste depuis fin 2010, il fait partie de ces gendarmes qui officient dans les quelques petites brigades du territoire qui, souvent, se trouvent dans des zones reculées. Celles du grand Nord – Poum, Ouégoa, Pouébo – en sont d’éloquents exemples : elles ne comptent que quatre gendarmes, auxquels s’ajoutent deux mobiles.
Alors pour faire son travail, de bons rapports avec la population locale sont indispensables. Ils signifient coups de main, renseignements utiles et donc, plus de facilité à intervenir et résoudre les affaires. « Les gens sont encore très attachés à la coutume, dit l’adjudant-chef Bruno Grimard, à la brigade de Poum depuis deux ans. Quand il y a un coupable, ils nous le ramènent. Du coup, notre taux de résolution est très bon : entre 80 et 90 %, ce qui est énorme par rapport à la moyenne nationale. » La coutume est parfois donc une alliée des gendarmes. « Ici, quand il y a un problème, les gens le règlent entre eux, avec une coutume. Un peu comme à l’époque, fait remarquer l’adjudant Osmont. Le mode de vie est assez préservé. »
Pour ne pas perdre ce contact avec la population, il faut donc faire preuve de discernement en matière de verbalisation. « Nous nous concentrons sur les infractions les plus dangereuses et génératrices d’accidents. Nous devons trouver un équilibre entre l’importance de dissuader et celle de garder de bons rapports avec les gens », reconnaît l’adjudant-chef Grimard.
Si la population collabore, la météo, elle, fait ce qu’elle veut. Et dans les endroits reculés du pays, cela se fait vite ressentir. « En quelques heures de grosse pluie, les radiers débordent, signale l’adjudant-chef Grimard. On est vite coupé du reste du monde. Comme il n’y a pas de station essence à Poum, nous devons toujours avoir une réserve. Et s’il y a une évacuation à faire, il faut sortir l’hélicoptère. » Pas toujours facile alors de faire des interventions et de prêter secours. Qui plus est dans les îlots habités des alentours ou encore à Bélep, que la brigade de Poum visite à raison de 4 jours par mois, en fonction des rotations du Seabreze…
En somme, dans les petites brigades en zone isolée, il faut savoir compter sur soi. « Du fait d’être éloigné, il faut être autonome, pour. Ici, nous n’avons pas de pompiers et c’est le dispensaire qui joue le rôle de SAMU. Si nous devons dégager un véhicule de la route, nous trouvons quelqu’un qui a un pick-up ou un petit engin de chantier. C’est encore le far west, ici ! Il faut savoir improviser, s’adapter et être polyvalent. » « Tous les gendarmes ont ces aptitudes, mais il est vrai qu’ici, nous les mettons en pratique un peu plus souvent », conclut l’adjudant-chef Grimard.
Trois questions au capitaine Emmanuel Chanon, à Koné
Les petites brigades pourraient-elles disparaître bientôt ?
Non, ce n’est pas la tendance, ni dans le nombre de brigades, ni dans les effectifs. Il est vrai qu’en Métropole, on compte un gendarme pour 1000 habitants. Sur la zone couverte par notre compagnie, qui va de Poya jusqu’à Pouébo, ce ratio est de 1 pour 280. Mais ici, la superficie des communes est importante avec des endroits difficilement accessibles. Prenez les tribus du district de Paimboas, à Ouégoa : du village, cela prend une heure pour s’y rendre. Si la brigade de la commune devait fermer, ce serait aux collègues de Koumac ou Pouébo d’intervenir. Ajoutez 30 à 45 minutes de plus. Et il faut aussi penser au public qui a besoin de nous retrouver pour, par exemple, porter plainte. En Calédonie, on ne peut pas attendre qu’une commune compte 3000 habitants pour y ouvrir une brigade avec 3 gendarmes (qui est l’effectif minimum).
Et Kaala-Gomen : ne s’agit-il pas d’une fermeture ?
Non, elle existe toujours. Mais vu sa proximité avec Koumac, nous avons créé une communauté de brigades, soit plusieurs brigades sous un même commandement. Ce qui change pour le public, c’est que l’accueil se fait désormais seulement à Koumac. C’est plus efficace ainsi car les deux gendarmes qui étaient mobilisés à l’accueil à Kaala-Gomen (et qui recevaient assez peu de gens dans une journée) font maintenant de la prévention sur le terrain. Ce sont des ressources mieux utilisées. De toutes les façons, fermer une gendarmerie envoie un mauvais signal : c’est la perte d’un service public, mais aussi le sentiment de perdre en sécurité, même si cela n’est pas forcément vrai.
Avec le développement de VKP, peut-on imaginer une brigade à Pouembout ?
Cela n’est pas dans les cartons, vu la proximité de Pouembout avec Koné. Il est vrai que la zone se développe : nous avons même connu un délit de fuite le 1er avril dernier avec blessure sur un de nos gendarmes. Ce genre d’événement est nouveau. Mais de façon plus générale, on voit que la circulation et la délinquance augmentent. Nous devons faire davantage de contrôles routiers et patrouilles dans les quartiers. Nous avons renforcé nos effectifs : en deux ans, nous sommes passés de 8 à 11 gendarmes, auxquels s’ajoutent 4 mobiles et 12 gendarmes du peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG).
Photo : D. R.
Gendarmes en site isolé, un métier à part, Les Nouvelles Calédoniennes, 23 avril 2013.

