Brésil : cette fois sera-t-elle la bonne ?

Le Brésil vient d’obtenir la cote Investment Grade. « Le pays de l’avenir » deviendra-t-il le pays d’aujourd’hui ?

Par Aude Perron, à São Paulo, au Brésil

Un vendredi de février dernier, les médias brésiliens rapportaient une autre journée de congestion record dans les rues de São Paulo. Et les conducteurs se plaignaient à qui mieux-mieux. Nul doute, on est bien dans une mégalopole de 18 millions d’habitants, locomotive économique de tout un pays. Ce pays, c’est le Brésil, soit la première lettre de l’acronyme BRIC, qui désigne les quatre principales économies émergentes. À elles seules, elles détiennent plus de 27 % de l’économie mondiale. Pourtant, parmi elles, le pays du président Luis Inácio Lula da Silva, dit « Lula », est dernier avec une croissance de 4,5 %. 

Ce n’est rien pour inquiéter Fernando Borges. « Les fondamentaux actuels sont très bons et notre croissance est plus soutenable que celle des autres pays du BRIC, affirme le directeur du nouveau bureau de Carlyle à São Paulo, le premier fonds d’investissement privé à s’être installé au Brésil. Cela devrait nous protéger d’une éventuelle surchauffe. » Le spectre de l’hyperinflation n’est jamais bien loin dans l’esprit des Brésiliens, qui ont en ont connu de douloureux épisodes par le passé. Aujourd’hui toutefois, grâce à la stabilisation économique engendrée par le Plan Real de 1994, elle se situe à 3,6 %.

Marcelo Carvalho, président de Ancar, une société immobilière de Rio qui possède et gère des centres commerciaux, opine dans ce sens : « L’économie est plus stable ici. Nos systèmes bancaire et légal sont plus avancés. Ce sont des considérations importantes pour un investisseur. » Ces investisseurs, ce sont notamment Ivanhoé Cambridge, le bras immobilier de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Agréablement surprise par le dynamisme des détaillants brésiliens et le potentiel de croissance de l’industrie des centres d’achats, la filiale a acquis une participation dans Ancar, en septembre 2006. 

Ce faisant, elle a emboîté le pas à Cadillac Fairview, du fonds de retraite des enseignants de l’Ontario (OTPP) qui, trois mois auparavant, prenait 46 % de Multiplan Empreendimentos Imobiliários, le plus important propriétaire de centres commerciaux au Brésil. Brookfield Asset Management, qui a des actifs dans l’énergie, l’immobilier et les services financiers a mis sur pied un fond de quelque 700 M$ US destiné à des acquisitions de centres d’achats. 

Bref, les capitaux abondent. « Plusieurs changements ont été apportés au cadre réglementaire et à la gouvernance d’entreprise, explique Cristina Pereira, directrice adjointe des relations internationales à la Bovespa, le parquet brésilien. L’environnement est favorable à l’investissement. » Rafael Sanchez en voit la manifestation tous les jours. À travers la fenêtre de son bureau, le directeur du tout nouveau Bureau du Québec à São Paulo compte une vingtaine de grues qui s’activent. « C’est fou comme ça bouge ici », constate-t-il. « Le moment du Brésil serait-il venu ? », osait récemment la revue économique EXAME, qualifiant de l’actuelle 

période économique de meilleure des trente dernières années. 

Il faut dire qu’en plus de bons fondamentaux économiques et d’un environnement favorable aux investisseurs, le Brésil a de grandes qualités. Fort de quelque 190 millions d’habitants, le marché interne a de quoi faire l’envie de bien des économies occidentales. « La consommation domestique est suffisamment importante pour absorber les contrecoups », analyse le professeur de l’Université de Montréal, Philippe Faucher, qui a déjà agi comme consultant auprès du gouvernement brésilien, notamment l’Administration et de la Réforme de l’État. Et les Brésiliens consomment, en dépit d’un revenu moyen faible et de taux d’intérêt à « seulement » 11 % !

Représentant 50 % du PIB sud-américain, le Brésil est également un géant agricole et de ressources naturelles. Ce premier exportateur au monde de minerai de fer, de café, de jus d’orange, de sucre, d’éthanol, de soya, de bœuf et de poulet, est également le premier constructeur de jets régionaux. Avec l’explosion des cours mondiaux, le secteur brésilien des ressources naturelles est en plein essor. Ceci n’a d’ailleurs pas échappé à SNC-Lavallin qui, en décembre dernier, a fait l’acquisition de Minerconsult Engenharia, spécialisée en exploitation du minerai de fer. « C’est une véritable puissance industrielle », résume Rafael Sanchez.

Cette économie de géant est également reconnue pour sa résilience, ayant survécu à plusieurs crises financières et des changements de devise. Récemment, la revue The Economist renchérissait affirmant que le Brésil se sortira mieux d’un ralentissement mondial. C’est parce que l’économie, avec des exportations comptant pour 14,7 % du PIB, est peu ouverte. De plus, ses marchés commerciaux sont relativement bien équilibrés, contrairement au Canada où plus de 80 % des exportations sont destinées aux Américains. Toutefois, devant l’appétit grandissant des Chinois pour les matières premières, Fernando Borges met en garde : « On est moins à l’abri d’une récession chinoise qu’américaine. »

Tout cela, conjugué au fait que le mois passé, la cote de crédit du Brésil a été relevée pour atteindre le niveau Investment Grade, et voilà que les capitaux affluent. Alors comment expliquer que le pays n’est pas rendu plus loin ? « Le Brésil n’est pas un pays facile juridiquement et bureaucratiquement, témoigne Rafael Sanchez. S’incorporer au Québec prend deux jours. Ouvrir la délégation ici nous a pris deux mois. Et encore, on a été chanceux. » En effet, il faut 152 jours pour démarrer en affaires. « Le problème n’est pas aussi criant qu’en Inde, compare Philippe Faucher. Mais le Brésil est très réglementé. Le gouvernement est partout. » Selon The Economist, cette omniprésence serait même le pire ennemi du pays.

Le Brésil partage un autre problème avec l’Inde : les infrastructures. Qu’il s’agisse du réseau de transport ou électrique, la faiblesse des investissements, évalués à 2 % du PIB, pose un grand défi logistique. De quoi alimenter le pessimisme de Christian Lohbauer, directeur général de l’Association brésilienne des exportateurs de poulet (ABEF). Selon lui, l’enjeu est énorme puisque le poulet est le premier produit agricole exporté, après le soya. « Notre besoin en infrastructures est criant. Il faut aussi réformer la fiscalité et les lois du travail. Nous allons tuer l’industrie sinon ! » fait-il, découragé. C’est pourquoi Philippe Faucher est prudent : « En cette période de turbulence économique mondiale, le Brésil paraît un îlot de bien-être économique. Mais c’est encore un pays de l’avenir ».

Les injustes retraites brésiliennes

On dit du Brésil qu’il n’était pas un pays pauvre, mais injuste. Le système de retraite est un peu à cette image, avec différentes voies pour planifier sa retraite. La meilleure voie, c’est la fonction publique avec son généreux fonds auquel il n’était pas nécessaire de contribuer il y a encore dix ans ! Ce dernier a subi plusieurs réformes, notamment pour réduire le déficit annuel de 50 G$ réaux (un réal = 0,60 $ CAN) ainsi que les disparités entre ce très généreux fonds et les autres systèmes de retraite. « C’est tellement déséquilibré que ça demande de maintenir les taux d’intérêts élevés pour financer le tout », analyse Philippe Faucher, professeur à l’Université de Montréal.

C’est tout le contraire des fonds de pension de la grande entreprise, publique ou privée, dont le bénéfice s’élevait à 64 G$ R en 2007. Les 285 premiers fonds totalisent 434 G$ R. Le PREVI de la banque Banco do Brasil est le important de toute l’Amérique Latine, avec 50 G$ R d’actifs. Ces fonds ont un historique d’investissements plutôt conservateur, avec un goût pour les rendements fixes à bas risque. Aujourd’hui, 36 % des actifs se trouvent dans des rendements variables. L’Association brésilienne des fonds de pension (ABRAPP) estime qu’ « en raison de la baisse des taux d’intérêt, les fonds de pension diversifieront davantage leurs investissements à l’avenir ». Ce qui explique qu’aujourd’hui, ces joueurs institutionnels figurent parmi les plus actifs à la Bovespa. 

Pour les autres travailleurs qui ont suffisamment de revenus pour planifier leur retraite, il existe de l’assurance, des fonds ouverts et des plans de capitalisation. Selon le bureau brésilien de Deloitte, bien que le volume d’activité soit relativement peu élevé dans ce secteur, il est en pleine croissance et son essor se poursuivra dans les prochaines années. Pour le moment, l’assurance occupe 75 % du marché, faisant du Brésil le plus important assureur en Amérique latine. 

De la Bovespa à la Nova Bolsa

L’afflux de capitaux étrangers au Brésil, conjugué à la hausse du cours mondial des matières premières, permet à la Bovespa de vivre un véritable âge d’or. Derrière cette effervescence, se trouvent des appels publics à l’épargne (APE), qui sont passés de sept à 64 entre 2004 et 2007. Les investisseurs étrangers ne sont pas restés indifférent à cette activité, bien au contraire, générant 75 % de ce volume l’an dernier. « Toutefois, avec la crise des liquidités, il ne faut pas s’attendre à autant d’APE cette année », estime Fernando Borges, directeur de Carlyle Brasil.

En octobre dernier, la Bovespa a suivi la tendance mondiale en ouvrant son capital, pour la bagatelle de 6,6 G$ R. Puis le 25 mars dernier, elle a annoncé sa fusion avec la Brazilian Mercantile and Future Exchange (BM&F). Elles ont donné naissance à la Nova Bolsa, la deuxième bourse des Amériques, tout juste derrière Chicago ! La motivation ? De différentes avenues de revenus et la rationalisation des coûts. « Nous sommes maintenant un joueur local et régional plus grand et plus fort. Cela nous évite d’être une cible », ajoute Cristiana Pereira, directrice adjointe des relations internationales à la Bovespa. Elle sera d’ailleurs à Toronto en juin dans le cadre de BEST Brazil espérant faire grandir la part des Canadiens (9 %) parmi les investisseurs étrangers qui représentent 35 % de l’activité boursière quotidienne.

Quels instruments de placement pour profiter de l’essor brésilien ?

L’Institut des fonds d’investissement du Canada (IFIC) répertorie une trentaine de fonds communs qui couvrent le Brésil, à travers des fonds Marchés émergents, BRIC ou Amérique Latine. Parmi eux, on retrouve par exemple le fonds Marchés émergents Desjardins, lancé en janvier 2007. Le poids du Brésil dans le portefeuille se chiffre à 17,5 % à travers la minière VALE (5, 06 %), la pétrolière Petrobras (4,65 %), la banque Bradesco (3,5 %), le détaillant Renner (2,23 %) et enfin, le cigarettier Souza Cruz (2,05 %). À la fin février, le fonds affichait un rendement sur un an de 9,9 %.

Il existe également des fonds qui répliquent un indice, tels que le fonds Claymore BRIC ETF. Au 31 décembre dernier, le Brésil représentait 48 % du portefeuille et la Chine, 36 %. Dans la liste des 10 premières sociétés couvertes par le fonds, on retrouve les fleurons brésiliens Petrobras, VALE et Bradesco. « C’est un fond que tout investisseur à long terme devrait considérer », assure Vincent Mak, chez Claymore Investments, ajoutant que selon lui, c’est le moyen le moins cher de profiter des occasions de croissance offerte par les marches émergents. Le rendement sur l’année 2007 s’est élevé à plus de 70 %.

Brésil : cette fois sera-t-elle la bonne ?, Finance et Investissement, juin 2008, p. 29.

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