Viêtnam – PQ

Le Québec compte 24 500 Vietnamiens. Commerce en a rencontré sept, parmi les membres plus influents de cette communauté. Ils racontent les liens complexes qu’ils entretiennent avec leur terre d’origine.

Par Aude Perron

On estime à 3 millions de personnes la diaspora vietnamienne à travers le monde. Au Québec, ils forment la 10e communauté d’immigrants la plus importante avec 24 500 membres, dont 93 % sont établis dans la région de Montréal. Si la belle province comptait déjà un millier d’étudiants vietnamiens arrivés dans les années 50 et 60, la communauté s’est véritablement bâtie à partir de 1975, avec les tristement célèbres réfugiés de la mer.

Selon l’anthropologue Louis Jacques Dorais, auteur du récent ouvrage Les Vietnamiens de Montréal, c’est grâce à ces étudiants et leur famille (généralement très scolarisée et parlant souvent le français venue les rejoindre dès la chute de Saigon) que les Vietnamiens du Québec sont davantage instruits et intégrés que dans le reste du Canada, où davantage de boat people ont été accueillis. Ce serait une des raisons pour lesquelles il n’y a pas à Montréal de quartier vietnamien, à l’image du Chinatown, à l’inverse de Toronto ou de Vancouver où les ressortissants sont davantage regroupés.

Il s’agit cependant d’une communauté divisée à certains égards : entre ceux qui ont vécu de loin l’histoire des boat people et ceux qui ont dû fuir le régime en place, abandonnant tout derrière eux. Entre ceux qui veulent faire leur part dans l’émergence du Vietnam et ceux qui, partagés entre la peur et la rancœur, ne veulent pas y retourner.

Pour comprendre la relation complexe que la communauté d’ici entretient à l’égard de son pays d’origine et la vision qu’elle a du boom économique qui se profile à l’horizon, Commerce a rencontré sept leaders d’affaires. Ils partagent leur opinion sur l’économie, le Québec et l’avenir du Viêt Nam.

Le financier rassembleur

Nom : Huu Trung NGUYEN

Occupation : Premier vice-président, Finances, alliances stratégiques et International, Caisse Centrale Desjardins

Naissance : 1951

Arrivée : 1969

Réalisation : avoir été nommé par le Premier Ministre pour représenter le Canada au Conseil consultatif des gens d’affaires du Asia-Pacific Economic Cooperation

Lorsque Huu Trung Nguyen a quitté son pays à 18 ans, il était loin de se douter qu’il serait un jour considéré comme l’un des Vietnamiens les plus influents et respectés du Canada. Le Premier vice-président chez Desjardins est régulièrement consulté par des ministres provinciaux et fédéraux, pour expliquer ce qu’est le Vietnam et ce que signifie son émergence pour le Canada.

Huu Trung Nguyen est donc un maillon entre son pays natal et celui d’adoption. Déjà en 1991, lorsque le Vietnam est aux prises avec une crise de ses coopératives de crédit, l’homme d’affaires  propose de restructurer le système bancaire selon le modèle Desjardins. C’est ainsi qu’entre 93 et 94, environ 80 banquiers du Vietnam sont venus être formés ici-même, chez Desjardins. « On a même formé l’actuel gouverneur de la Banque centrale du Vietnam ! », ajoute-t-il.

Pour lui, cette assistance est le meilleur exemple de ce que peuvent faire les gens d’affaires d’ici pour profiter de l’essor vietnamien. « Il faut s’investir d’avantage que de simplement développer une relation de vente, à un sens. Pourquoi ne pas amener nos technologies et développer une alliance stratégique là-bas ? », s’interroge-t-il.

Et puis, la Chine n’est pas faite pour tout monde, selon lui. « La Chine est mystique. Tout le monde veut y aller ! Mais au moins, avec le Vietnam, on peut parler d’égal à égal car, tout comme le Québec, c’est une économie de PME », estime-t-il. 

Même si sa croissance n’est pas aussi spectaculaire que celle de sa rivale asiatique, Huu Trung Nguyen est d’avis que le Vietnam n’a pas intérêt à devenir une deuxième Chine, histoire d’éviter la surchauffe économique. « Et puis, dans tout développement accéléré, le défi est l’accroissement des inégalités. » Déjà, le Vietnam en montre des signes : alors que dans les milieux ruraux, le salaire mensuel s’élève à 50 $ par mois, à Saigon, un appartement de 800 pieds carré peut coûter 800 000 $…

L’ingénieur au grand cœur

Nom : Quan Trieu TRAN

Occupation : Président-fondateur, Norbati Consultants inc. 

Naissance : 1952

Arrivée  : 1970

Réalisation : être le premier non-Coréen à diriger la Fédération internationale de Taekwondo 

Fort de 15 ans à la direction générale du bâtiment dans le gouvernement du Québec, l’ingénieur Quan Trieu Tran a fondé Norbati il y a 10 ans, une boîte de consultation en normes du bâtiment. Mandaté par des autorités gouvernementales, il développe des normes que des partenaires du projet, comme SNC-Lavalin, appliqueront par la suite. 

Sa mission de modernisation des secteurs de la construction l’amène à voyager à travers le monde et, bien entendu, au Vietnam. Pourtant, il y a été emprisonné pendant deux ans et demie. En 1994, alors qu’il est consultant en investissement, il est accusé de fraude dans une transaction de coton où un fournisseur local a empoché l’argent sans livrer la marchandise. 

Blanchi par l’enquête d’Interpol et échaudé, Quan Trieu Tran y est retourné pour la première fois l’an dernier seulement. « Le gouvernement veut moderniser son secteur de la construction. J’ai une expertise précieuse à lui offrir. » Pour lui, le devoir d’aider doit dépasser les rancœurs : « Nous avons beaucoup à offrir à nos compatriotes. Alors, on ne doit pas juger le Vietnam. Ce n’est plus le communisme d’il y a 10 ou 20 ans. »

Un peu à l’image du sentiment qu’a pu susciter chez les Haïtiens la nomination de Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale, l’entrepreneur espère que sa nomination à la présidence de la Fédération internationale de Taekwondo – un poste qui a toujours été occupé par les Coréens –, solidarisera sa communauté, qu’il trouve divisée : « Il faut être fier d’être Vietnamien », conclut-il.

Le philanthrope de 250 millions $

Nom : Viet BUU

Occupation : Président-fondateur, CTI Capital inc.

Naissance : 1949

Arrivée  : 1968

Réalisation : avoir lancé un fonds de 250 millions $ destiné à des projets au Vietnam

À l’aube de la soixantaine, Viet Buu commence tout juste à s’intéresser au Vietnam. Le sympathique président de CTI Capital, une société en valeurs mobilières qui transige 12 MM $ annuellement, vient de lancer le fonds Focus Vietnam. Il compte lever jusqu’à 250 millions auprès de clients institutionnels (caisses de retraite, compagnies d’assurance) pour investir dans l’immobilier, le pharmaceutique, les banques et les infrastructures. « Le Vietnam se tourne progressivement vers l’économie de marché. On sent un vent de changement », explique-t-il. 

Il prévoit qu’au bout de 7 ou 8 ans, les investisseurs pourront retirer leurs billes. « À ce moment-là, le Vietnam sera un pays plus mature. On ne le considérera pas aussi émergent », croit Viet Buu, qui vise un rendement annuel de 15 % et qui peut déjà compter sur des engagements de 25 millions $.

Si Viet Buu espère ainsi redonner au Vietnam, il s’implique également au Québec. Patron d’honneur de la Fondation Louis Pasteur, généreux donateur dans différentes causes, il a été le premier à acheter une salle dans les nouveaux locaux de HEC Montréal, son alma mater. Mais pas question de se vanter de son penchant philanthrope. « Tout bon Vietnamien se doit d’observer l’humilité, l’honneur et la loyauté, affirme-t-il. Ces trois caractéristiques font de nous des gens ouverts et qui s’intègrent bien. »

L’infatigable restaurateur

Nom : Pham Van THANH

Occupation : Fondateur, Restaurants Chez Lien

Naissance : 1945

Arrivée  : 1973

Réalisation : avoir fondé l’Association vietnamienne des gens d’affaires du Canada

Pham Van Thanh est l’homme derrière la populaire chaîne de restaurants Chez Lien. Immigrant illégal, l’ancien professeur de biologie s’est recyclé dans l’entreprenariat et a ouvert son premier restaurant en 1977. Puis, il en a ouvert un deuxième. Puis un autre. En 30 ans, l’entrepreneur a ouvert plusieurs dizaines de restaurants au Québec. Son nouveau bébé ? Tamashi, à Laval, à la cuisine et aux décors raffinés. 

Avec 18 établissements au Québec, Chez Lien ne grandira plus. « Ca n’a jamais été mon ambition, justifie-t-il. Si j’ouvre des restaurants, c’est davantage pour aider la famille et les amis et leur offrir du travail. » Semi-retraité aujourd’hui, il continue de partager son expertise avec les propriétaires d’une quarantaine de restaurants. Gratuitement, précise-t-il, puisque que ce sont tous des amis.

Mais sa retraite n’est pas inactive puisque Pham Van Thanh a fondé l’Association vietnamienne des gens d’affaires du Canada, qui compte 200 membres notamment dans l’import-export, l’agroalimentaire, le voyage et le meuble. En juillet prochain, il mettra sur pied une délégation d’entrepreneurs à la recherche d’occasions d’affaire au Vietnam. Ces derniers profiteront des  nombreux contacts gouvernementaux de Pham Van Thanh. « On va être bien accueilli », promet-il. 

La patiente guérisseuse

Nom : Hien NGUYEN

Occupation : Directrice des opérations régionales – Mékong, Pharmascience

Naissance : 1952

Arrivée  : 1969

Réalisation : avoir ouvert la représentation vietnamienne de Pharmascience

Hien Nguyen est retournée au Vietnam en 2006, après 37 ans d’absence. « J’avais besoin de savoir si je pouvais m’y réadapter. J’ai été agréablement surprise ». Sollicitée par Pharmascience, un fabricant et distributeur de produits génériques, pour ouvrir un bureau au Vietnam, son retour aux sources la convainc que ce sera sa façon d’aider ses compatriotes qui n’ont pas accès à des médicaments de qualité.

Le bureau de représentation de Pharmascience est maintenant opérationnel depuis décembre dernier, au terme de démarches qui auront duré deux ans. « Le gouvernement vietnamien peut être très zélé. Il faut des sceaux, des actes notariés, des visas de produits et des permis en tout genre ! », énumère femme d’affaires, dont la patience et l’enthousiasme n’ont pas été entamés. Demeurant au Vietnam 6 mois par année, elle vise des ventes variant de 4 à 5 millions $ dès l’an prochain, avec l’aide de son équipe, constituée de deux directeurs et 15 représentants. 

Bâtir cette équipe, d’ailleurs, n’a pas été une mince affaire. Elle a soigneusement évité les chasseurs de tête et les annonces dans les journaux. « Pour ne pas tomber sur n’importe qui, il faut absolument de trouver une personne de confiance qu’on vous aura référé ». C’est qu’en affaire, les Vietnamiens sont méfiants, confie-t-elle : « Quand j’ai commencé mes démarches, on me posait toutes sortes de questions : Pourquoi venez-vous ici ? Que comptez-vous y faire ? Quelle est votre souche ? » Et elle ajoute, à la blague : « C’est une question importante quand on porte un nom de famille aussi répandu que l’est Tremblay au Québec ! »

L’étoile montante des défilés

Nom : Dinh Ba NGUYEN

Occupation : designer de mode

Naissance : 1975

Arrivée  : 1984

Réalisation : avoir lancé une ligne de vêtements pour femme à 27 ans.

Dinh Ba Nguyen a lancé sa propre griffe à 27 ans. Puis 4 ans plus tard, il ouvre son atelier-boutique, rue Amherst, à Montréal. « Tout est fabriqué au Québec », précise-t-il non sans fierté. Élève talentueux du Collège LaSalle, il s’est distingué à maintes occasions et a même représenté le Canada au concours Jeune Créateur International, à Paris.

Aujourd’hui, 8 collections plus tard, le designer s’est fait un nom au Québec. On retrouve ses vêtements dans 35 points de vente au pays, le chiffre d’affaires double chaque année et son entreprise compte désormais 4 employés dont, depuis deux ans, sa mère, à qui il voue une admiration sans fin. « On partage ce succès-là ensemble », reconnait-il, tout sourire.

Se considère-t-il comme la relève de la communauté vietnamienne ? « La relève de la mode », corrige-t-il, sans toutefois oublier l’histoire de ses grands-parents, réfugiés de la mer.

L’homme à la recette secrète

Nom : Long The PHAM

Occupation : président-fondateur des Produits alimentaires Long Phung

Naissance : 1948

Arrivée  : 1966

Réalisation : nourrir la diaspora vietnamienne avec ses saucisses

C’est avec une recette de saucisse de porc que Long The Pham s’est lancé en affaires. En 1988, les produits alimentaires Long Phung, une petite entreprise qui emploie une douzaine de personnes, voient le jour, à Sainte-Catherine. Dans les épiceries et les restaurants asiatiques à travers le Canada, le succès est immédiat. Le mot se passe même au sud de la frontière où, pour répondre à la demande, l’entrepreneur finit par démarrer une 2e usine, en 1994, à Houston, au Texas, là où se trouve la 2e concentration de ressortissants vietnamiens (10 %), après la Californie (50 %). 

Et les saucisses de Long The Pham continuent de se vendre comme des pains chauds, tout particulièrement maintenant, en cette veille du Nouvel An chinois…

Viêtnam – PQ, Commerce, mai 2008, p. 51-53.

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