Chronique de métiers originaux et des gens qui les exercent

Ils sont clowns, formateurs en avis de décès, fées ou encore ambulanciers aériens. Voici dix métiers qui sortent de l’ordinaire exercés par des personnes tout aussi étonnantes.

Par Aude Perron

Artiste corporel 

L’anthropologue Denis Roy ne se doutait sûrement pas que les heures passées à regarder des documentaires de National Geographic avec son fils allaient être déterminantes dans le choix de carrière de ce dernier. Fasciné depuis par les rituels orientaux et africains, Efix (il ne travaille qu’avec son nom d’artiste) a choisi une bien étrange occupation : la scarification et la modification corporelle, un art qui consiste à créer un design à partir de cicatrices ou d’implants insérés sous la peau.  Selon lui, ceux qui recourent à ses services expriment une volonté de se s’approprier leur corps. « On ne choisit pas ce dont on a l’air, explique le jeune homme de 25 ans, réputé internationalement. En classe, j’ai toujours été le plus petit. Alors tu te mets à développer une envie de changer ton apparence. »

Avec ses 187 heures de tatouages, 31 implants, des lobes d’oreilles de deux pouces de diamètre, une langue bifurquée et des modifications génitales, Efix n’a rien du cordonnier mal chaussé ! « Mon corps, c’est mon œuvre », résume celui dont le travail exige une connaissance de l’anatomie, des comportements humains et, bien entendu, une extrême minutie.

Efix exerce son métier sur la Côte d’Abraham, à Québec, au studio D-Markation. Bien sûr, ses clients n’optent pas tous pour des modifications extrêmes. Si les interventions sont discrètes, elles ne sont pas dépourvues de signification. « Certains veulent souligner un événement, comme un rite de passage. D’autres se sont négligés pendant longtemps ou sortent d’une relation abusive. On dirait qu’ils veulent purger leurs démons », croit Efix Roy.

Efix a débuté dans le milieu à 19 ans, en lavant le plancher et stérilisant des tubes dans un studio de tatouage et de perçage, pour 70 dollars par semaine. « Cela démontre à quel point je voulais faire ce métier, reconnaît-il. Mais je me demande encore comment j’ai réussi à convaincre mes parents que ça me rendait heureux », fait celui qui reçoit aujourd’hui des visites maternelles avec du sucre à la crème ou des muffins ! 

Chasseur de talent 

Alex Benjamin se destinait à une carrière de pianiste professionnel. Il est plutôt devenu un virtuose de l’agenda et des budgets ! Directeur artistique adjoint du Festival de Lanaudière, le plus grand festival de musique classique au Canada, l’homme de 45 ans compose la programmation avec les horaires complexes des orchestres et des artistes, dont les disponibilités ne concordent pas toujours avec les dates de l’événement. « Un casse-tête ! s’exclame le directeur artistique. Du coup, cela peut prendre plusieurs années avant de réussir à faire venir un orchestre ».

Si vous croisez Alex Benjamin dans un parc, absorbé dans ses pensées, ne le dérangez pas, il travaille ! C’est durant ces ballades, inspiré par le chant des oiseaux, que le lui vient parfois les concepts des spectacles.

Pour reconnaître et inviter ses semblables, cet artiste doit écouter beaucoup de musique, tâche pour laquelle il est payé ! « Avec deux mesures, je sais tout de suite si on va inviter l’artiste chez nous », raconte-t-il. Pour ceux qui croient que l’univers de la musique classique est dépassé, notons qu’Alex Benjamin recrute un bon nombre de musiciens sur des sites Internet comme YouTube. 

Le parcours du mélomane est un peu accidenté. C’est à la fin de sa scolarité de doctorat aux États-Unis, après une blessure au majeur, qu’il a renoncé à une carrière de pianiste. Il s’est joint au Festival en 1998, notamment comme chauffeur, faisant la navette avec les artistes entre l’aéroport, l’hôtel et les répétitions. « Comme j’étais moi-même musicien, on avait de grandes conversations », se rappelle ce Québécois d’origine haïtienne. On ne laisse pas un talent pareil pour la musique derrière un volant !

Formateur en avis de décès

Si la profession de Pierre Angers devait se regrouper en association, il en serait le président, le secrétaire, le trésorier et l’unique membre ! C’est que Pierre Angers exerce un métier bien singulier : il montre les bonnes manières aux policiers. Retraité de la Sûreté du Québec où il s’est penché sur les cas de conduite avec facultés affaiblies pendant 33 ans, Pierre Angers, 56 ans, enseigne aujourd’hui au collège Ellis, à Drummondville, où il sensibilise notamment les policiers l’étiquette en matière d’avis de décès.

Il faut dire qu’il a de l’expérience. Au cours de sa carrière, ce retraité de la police a annoncé le décès d’un proche à des dizaines de personnes. « Le but, c’est d’éviter les faux-pas. Il faut donc parler le plus directement possible. » Et mieux vaut se présenter en uniforme. « Quand les gens nous voient arriver, ils savent déjà que c’est une mauvaise nouvelle », poursuit Pierre Angers.

Durant sa formation avec Pierre Angers, un policier apprendra qu’il y a plusieurs précautions à prendre avant même de sonner à la porte.  Par exemple, il est plus délicat de stationner son véhicule un pâté de maison plus loin, pour ne pas éveiller la curiosité des voisins. Et être bien renseigné : quel est l’état de la santé de la personne qui va recevoir la nouvelle ? Est-elle âgée ? Cardiaque ? Agressive ? « Un décès est une chose terrible à annoncer, dit l’ex-policier. Du coup, c’est toute la vie de quelqu’un chavire. »

Pilote d’ambulance aérienne 

Ses valises sont toujours prêtes et lui, sur le qui-vive. À tout moment et à deux heures d’avis, Maxime Chartrand, 34 ans, peut être appelé à partir n’importe où dans le monde. Son job : pilote d’ambulance aérienne. Il peut aussi bien cueillir un Canadien qui vient de subir une crise cardiaque en Floride qu’un enfant né prématurément à Iqaluit ou un accidenté de la route à Lima. Ces missions lui sont confiées par des compagnies d’assurance, pour lesquelles il est moins onéreux de dépêcher un jet à l’autre bout de la planète que de défrayer les coûts médicaux dans un hôpital étranger.

Maxime Chartrand est chez Skyservice Airlines depuis 8 ans. Durant presque 20 jours par mois, il reste sur appel 24 heures sur 24. La moitié du temps, il est loin de ses deux enfants et sa conjointe. « C’est très exigeant physiquement. J’ai le sommeil et l’appétit décalés. Il est fréquent que je sois en devoir pendant plus de 24 heures. C’est impossible de faire ça toute une vie. » 

Maxime Chartrand ne se trouve pas moins privilégié d’avoir un travail aussi peu routinier qui lui permet de visiter les grandes capitales du monde. « J’ai toujours été attiré par les avions. Et je suis un gars d’aventure ! » Et contrairement aux pilotes de lignes qui opèrent leur gros appareil uniquement au décollage et à l’atterrissage, Maxime Chartrand peut piloter son jet tout au long du parcours. « C’est comme si je conduisais une voiture sport ! » 

Designer d’intérieur de son Excellence

Un poste de fonctionnaire artistique ? Si, c’est possible ! Demander à Bradley Stuike. Depuis 17 ans, il est un des 10 designers intérieurs officiels du Canada. Le choix du canapé dans la maison de Michaël Jean ? C’est lui. Les rideaux chez Stephen Harper ? Encore lui. Les couleurs du tapis à l’ambassade du Canada à Paris. Toujours lui !  « L’emploi est très envié, certes, mais les tâches ne diffèrent pas vraiment de celles dans le milieu privé », explique l’homme de 41 ans. Qu’il s’agisse d’une nouvelle construction, d’un agrandissement et d’une rénovation, les résidences officielles sont retouchées aux 10 ans, tandis que les ambassades et consulats le sont aux 20 ou 25 ans. Ainsi, Bradley Stuike travaille chaque année sur une dizaine de projets parmi les 174 représentations du Canada à l’étranger. 

Pourtant, il a bien failli avoir une vie professionnelle tout autre, car l’architecture le tentait également. Mais à l’Université du Manitoba, c’est le design d’intérieur qui l’emporte. À la sortie, il travaille dans le secteur privé, en Australie, à Montréal et à Ottawa, pendant quelque temps. C’est dans la capitale nationale qu’il découvre qu’il peut pratiquer son métier dans le gouvernement canadien. Il s’inscrit au concours des Services d’architecture et du design d’intérieur, une des directions du Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international et il est retenu ! C’est donc à seulement 24 ans qu’il intègre cette équipe bien particulière composée de 10 designers et 7 architectes.

Gros budget, gros client, certes, peut-on lâcher son fou lorsqu’on décore un consulat ? « On ne peut être flamboyant, mais on n’est ni conservateur ni ennuyant ! C’est l’image du Canada qu’on projette, alors le style doit être classique et contemporain. »

Et à l’ambassadeur qui serait tenté de faire une demande originale, Bradley Stuike démontre que, lui aussi, a perfectionné l’art de la diplomatie.

Créateur d’environnements virtuels 

Dans la scène finale de la méga-production hollywoodienne 300, un soldat vient porter un collier à une femme. En toile de fond, un coucher de soleil spectaculaire. Celui-ci n’est pas l’œuvre de Dame Nature, mais celle du matte painter Jessy Veilleux, 26 ans. « Le matte painting est l’ancêtre des effets spéciaux », explique-t-il, rappelant qu’aux débuts de la photographie, pour ajouter un arbre sur une photo, on le peignait sur une plaque de verre placée devant la lentille ! Aujourd’hui, cet art permet de créer un décor numérique qui, à la post-production, remplacera l’écran vert devant lequel ont joué les acteurs.  Pour y arriver, Jessy Veilleux reçoit la portion de scénario dans lequel est décrite la scène. « Mon décor doit recréer l’époque, l’atmosphère, et le moment de la journée », explique-t-il.

Il trouve son inspiration dans les banques de photos, mais également les peintures ou les gravures s’il doit dessiner Moscou avant l’incendie de 1812 ! Sinon, il plonge dans son imaginaire, tout comme il le faisait, enfant. À l’époque, il dessinait ses propres animations et s’amusait à regarder des films au ralenti pour comprendre le mouvement des choses. 

Entre-temps, Jessy Veilleux s’est découvert la bosse des affaires et a fondé Meduzarts, un studio d’environnements numériques, il y a deux ans. « Je pensais partir travailler à Los Angeles, mais j’ai préféré devenir mon propre patron», raconte le jeune entrepreneur avec des cheveux en pétard. 

Jessy Veilleux a d’autres cordes à son arc. Il est artiste peintre et enseigne au Centre National d’Animation et de Design de Montréal, son alma mater. Il touche également à la publicité et au jeu vidéo. Il a dessiné un décor dans la bande-annonce du jeu Assassin’s Creed, le récent succès commercial d’Ubisoft. Pour le réaliser, Jessy Veilleux s’est servi de sa synesthésie, une particularité neurologique qui permet notamment d’associer sons et couleurs. Qu’est-ce que ça donne chez ce jeune artiste ? « Pour Assassin, je devais faire des images dans les tons gris, bleu et jaune. Alors, j’ai écouté en boucle pendant plus de 12 heures la chanson Bambino, de Dalida, car elle m’inspire ce genre de couleurs ! »

Fée des rêves 

Suzanne Mousseau exhausse les vœux. Mais pas ceux de n’importe qui : celui des enfants gravement malades. Depuis 12 ans, Suzanne Mousseau est fée à la fondation Rêve d’Enfants. C’est elle, entre autres, qui a fait apparaître Sydney Crosby dans la chambre de Karine, une adolescente atteinte du cancer qui a pour idole la vedette des Penguins de Pittsburgh. 

« Je dois jongler avec les contraintes des patients et les particularités des familles », dit la délicate femme de 44 ans. Ainsi, si le rêve de l’enfant est un voyage, aucun détail ne doit lui échapper. L’enfant voyage-t-il pour la première fois ? A-t-il besoin d’un traducteur ? D’équipement médical ? À défaut d’avoir une baguette magique, Suzanne Mousseau doit avoir le système «D» bien développé et passer beaucoup de temps au téléphone.

Les rêves les plus difficiles à exhausser ? Ceux qui ne dépendent pas de sa volonté : faire rencontrer des personnalités. « Je conseille à l’enfant de préparer des questions pour qu’il ne reste pas bouche bée. S’il est capable de capter l’attention de son idole, celle-ci restera plus longtemps », explique-t-elle.

Qu’il s’agisse d’un cinéma maison, d’une croisière Disney ou du concert de Céline à Las Vegas, chaque rêve coûte en moyenne 10 000 dollars à réaliser . Mais pour Suzie Mousseau, ce n’est pas cette valeur qui a de l’importance : « L’anticipation est magique. Tout le temps qu’un enfant malade passe à formuler son rêve et à espérer, ses pensées sont positives. » Dur, mais beau métier. 

Clown thérapeutique 

« Quand je mets mon nez, « bing! », ça y est, je suis Dr. Fifi Se-Pense-Bien ». Melissa Holland est clown thérapeutique et co-fondatrice de Dr. Clown, à Montréal. Dr. Fifi Se-Pense-Bien est le personnage qu’elle a développé pour intervenir dans les hôpitaux. « C’est une écolière, trop joyeuse, qui veut toujours bien faire, mais qui est mauvaise perdante. En fait, le clown est une partie de nous, mais exagérée », explique-t-elle.

Ne devient pas clown qui veut. Il faut la vocation et la sensibilité et même un certain âge. Chez Dr. Clown, on a dans la trentaine. « Dans certains organismes de clowns thérapeutiques, l’âge minimum requis est 26 ans. », dit Melissa Holland.

Diplômée en enseignement du théâtre et en éducation, cette grande anglo-montréalaise a d’abord travaillé comme clown-docteur en Écosse. Elle intervient aujourd’hui auprès des enfants malades, mais aussi des personnes âgées. «Pas dans le but des le infantiliser», rassure-t-elle. Le clown égaie les corridors des hôpitaux et des centres d’hébergement, apporte tendresse et humour à des gens qui souffrent d’isolement ou de maladie.

À l’œuvre, Dr. Fifi Se-Pense-Bien se promène, toujours avec un collègue, d’étage en étage. « La dynamique est mieux à deux, autant pour le soutien artistique que moral », explique-t-elle. Elle salue les résidents, s’assoie pour jaser, prend de leurs nouvelles, chante des chansons avec eux. Elle consulte aussi le personnel soignant qui lui indique la chambre d’un résident qui n’a pas le moral. Melissa Holland a beau être « en personnage », son regard et ses gestes sont empreints d’affection.

Gardien du patrimoine toponymique

Molière, Jean de La Fontaine,… Vous pensez être au cimetière du Père Lachaise ? Faux, vous êtes à Gatineau, dans un récent développement domiciliaire. Dans la 4e municipalité du Québec, le nom des rues, des bâtiments et des parcs est l’œuvre d’un comité et d’une politique de toponymie que l’historien Jacques Briand, à la Ville depuis 5 ans, a mis sur pied. 

Toute municipalité assez grande et qui se développe suit les recommandations de l’UNESCO en matière de toponymie, explique-t-il. Notamment, si on utilise le nom d’une personne, elle doit être rassembleuse et sans squelette dans son placard, selon Jacques Briand : « Pour cela, on doit attendre qu’elle ait obtenu une reconnaissance posthume. » 

Cela évite le « n’importe quoi », comme cet ancien maire d’Ottawa qui voulait renommer tous les parcs avec le nom de ses organisateurs politiques, ou comme baptiser des rues West Palm Beach ou Copacabana, illustre-t-il. C’est ainsi que dans les nouveaux développements, « le nom des rues répond à une thématique qu’on développe en rapport avec le lieu, qu’il s’agisse de femmes qui ont œuvré dans la communauté, des anciens combattants natifs du coin ou des arbres de la région, des bateaux qui ont accosté dans le port de la ville », ajoute-t-il.

Issu du milieu des arts visuels et de la scène, Jacques Briand affirme qu’il faut être passionné d’histoire, de sa région et de son patrimoine pour faire son travail. Un de ses dernier dossiers  touche le boulevard des Allumettières. « On trouvait que ce nom célébrait la vie ouvrière féminine de Hull et l’émergence du premier syndicat ». Un groupe de citoyens proposait plutôt le boulevard Bobino, pour commémorer le comédien Guy Sanche, natif de Hull, qui interprétait ce personnage pour enfants. « Ça a tourné en polémique, on a dû faire une consultation publique ! »

Accessoiriste culinaire

Luce Meunier fait voyager. Elle est une créatrice d’atmosphère. Avec ses objets, elle vous transporte ailleurs ou dans le temps, que ce soit au Mexique ou à l’époque victorienne. La jeune femme de 35 ans est accessoiriste culinaire pour des studios de photographie. Et elle ne chôme pas, la photo culinaire étant devenue aussi glamour que la photo de mode.

Diplômée en design et en art, elle a été, pendant 10 ans, la créatrice derrière les vitrines de magasins, comme L’Aromate ou Farfelu, à Montréal. Mais quand Jean-François Plante, chroniqueur culinaire et propriétaire des boutiques L’Aromate, lui propose de mettre son talent dans des photos qui font la promotion des produits du magasin, c’est le coup de foudre. Cela lui permet de sortir progressivement de la création des vitrines qui n’est pas un métier facile : «  On travaille dans des endroits restreints, les bras en l’air, accroupi, à genoux ou parfois même à l’envers. Et on gèle l’hiver ! »

Pour devenir accessoiriste culinaire, il faut aimer accumuler les choses. « Chez moi, j’ai une pièce remplie d’accessoires trouvés dans un bazar ou une vente de garage, dit-elle. Je ramasse des pièces qui ont du vécu, une texture intéressante ou tout simplement du potentiel. » Ainsi, une porte à la peinture écalée pourra prendre l’allure d’une table champêtre ou une planche de plywood qu’on capitonnera de cuirette pourra faire office de banquette de restaurant.

Il faut « l’œil » si on veut que le public plonge dans l’atmosphère et dans l’histoire de la photo, selon Luce Meunier : «  Ça permet de donner un effet de ressemblance et de réalité. C’est de l’art visuel. J’agence les objets, leur forme et leurs couleurs, comme dans un tableau. Des fois, la photo marche du premier coup, mais d’autres, on n’est jamais entièrement satisfait. »

Chronique de métiers originaux et des gens qui les exercent, Affaires Plus, avril 2008, p. 46-54.

Crédit photo : Maude Chauvin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *