Doucement mais sûrement, l’expérimentation se poursuit au centre aquacole de Foué. Mercredi matin, les juvéniles de 80 jours de pouatte ont été transférés à Touho et pris leurs marques dans une cage flottante à l’intérieur du récif.
Aude Perron
« J’ai eu peur en ouvrant, mais c’est bon, ils sont tous au fond. C’est juste qu’on ne les voyait pas. » En soulevant le couvercle de la cuve qui abrite 2500 juvéniles de pouatte, Jean-Charles Delafosse, directeur technique du Centre calédonien de développement et de transfert en aquaculture marine (CCDTAM), à Koné, avait un peu d’appréhension mercredi matin, comme le reste de l’équipe. Nous sommes en plein opération de transfert de poissons et d’ensemencement d’une nouvelle ferme piscicole, située sur la côte Est. Une première pour l’écloserie.
L’aventure des bébés pouattes a commencé à 4 heures du matin au centre de Foué, là où ils ont nés, début décembre dernier. Transférés dans une grande cuve, ils ont traversé la Koné-Tiwaka brumeuse sur un camion-remorque et se sont retrouvés au wharf de Touho, quelque trois heures plus tard, sains et saufs (NDLR : aucune mortalité 24 heures après le transfert). « On s’est arrêté deux ou trois fois sur la route pour vérifier si les poissons avaient suffisamment d’oxygène. Maintenant, nous allons vider une partie de l’eau de la cuve et la remplacer par de l’eau du port pour que les juvéniles s’acclimatent à l’eau d’arrivée », poursuit Jean-Charles Delafosse.
Si le plus dur est fait pour tout le monde, le voyage des juvéniles n’est pas encore terminé. Encore un petit transfert de quelque 500 mètres en bateau à moteur pour rallier une petite ferme piscicole, en plein lagon : un radeau de cubes bleus flottant en surface en-dessous duquel sont attachés des filets qui forment une poche. En somme, des cages de 100 mètres carrés immergées jusqu’à 4 mètres de profondeur, qui doivent accueillir les juvéniles élevés au CCTDAM, soient les pouattes et les loches truites (ces dernières ne donnent pas de bons résultats pour le moment). « C’est une petite ferme pilote pour réaliser les premiers essais d’élevage sur ces espèces. Cela n’a rien à voir avec une opération industrielle ou semi-industrielle. L’idée est de vérifier les performances d’élevage et d’envisager la rentabilité économique dans nos conditions pour développer cette filière piscicole en Calédonie », explique Bruno Noguerra, directeur du centre.
C’est la commune de Touho qui a été choisie pour accueillir cet équipement de 30 millions de francs, pour la qualité de l’eau disponible, l’accueil du projet par les décideurs locaux, mais aussi pour des considérations pratiques qui facilitent la logistique : une marina et la transversale qui permet d’acheminer sans trop de difficulté les juvéniles de l’écloserie. L’équipe de la ferme est déjà constituée. Quarante-neuf candidatures pour quatre postes qui ont été comblés localement : un responsable de ferme et trois techniciens. Dès le premier mars, ils commenceront à veiller sur les bébés pouattes : nourrissage, vérification de l’état de santé des poissons, maintenance des filets, etc. Et dans deux ou trois semaines, ils accueilleront 3000 nouveaux juvéniles issus, eux aussi, de la ponte de décembre dernier.
Maintenant, il faut attendre entre 12 et 18 mois pour que les bébés pouattes atteignent une taille commercialisable et d’ici quelques années encore, le pari de produire 5 tonnes de poisson par an sera peut-être remporté. « On va réaliser plusieurs cycles de croissance-récolte pour valider la grosseur, la qualité, mais aussi pour vérifier comment ce type d’activité économique s’intègre dans le milieu, si on arrive à former des jeunes et si des privés sont intéressés par cette activité, confie Bruno Noguerra. L’idée, c’est plus d’élever des éleveurs que d’élever des poissons. »
Légende : Océane Robert, technicienne au CCDTAM, déverse délicatement les juvéniles de pouatte dans une cage en mer où ils deviendront adultes.
Trois questions à Gabriel Boano, premier adjoint de la mairie de Touho
Que pensez-vous de cette ferme expérimentale ?
Nous avons organisé la première réunion sur ce projet le 6 mars 2013, il y a un an, et qui a tout de suite été accepté. Aujourd’hui, cela se concrétise. Cela fait plaisir de voir arriver les juvéniles de poisson. Nous avons mis un bâtiment que nous allons rénover à la disposition de l’ADECAL pour l’équipe qui va s’occuper de la ferme. Nous espérons que d’autres opérateurs profiteront de ce projet et de la présence de l’ADECAL pour se lancer.
La commune est-elle en train de tourner son économie vers la mer ?
A Touho, nous n’avons pas de mine et pas beaucoup de terre pour cultiver, mais nous avons la mer. Nous avons déjà une dizaine de pêcheurs en activité. Ici, la mer est nourricière. Nous avons aussi beaucoup de jeunes qui ont fait des stages dans les métiers de la mer. La commune est partie prenante de la mobilisation de nos jeunes pour qu’ils aient du travail demain et après-demain. La commune va tenter d’axer de plus en plus ses projets vers la mer.
Avez-vous d’autres exemples ?
Nous avons une nouvelle base nautique qui est opérationnelle depuis dimanche dernier. Notre marina va être rénovée en partenariat avec la Province. Le port de Touho va se construire, lui aussi en partenariat avec La Province. Cet équipement va permettre de désenclaver les îles, Ouvéa en face de nous et Lifou. Tout cela va se réaliser cette année.
Photo : A. P.
Élever des éleveurs de poisson, Les Nouvelles Calédoniennes, 28 février 2014.

