Fonds privés : anges ou démons ?

Avec des transactions qui se multiplient et dont les montants fracassent des records, les fonds d’investissement privés font-ils plus de mal ou de bien à l’économie ?

Par Aude Perron

Stephen Schwarzman, PDG de Blackstone, la plus puissante firme d’investissement privé au monde, n’a plus l’habitude des petites choses. Pour ses 60 ans, le nouveau roi de Wall Street s’est offert une fête d’anniversaire, privée mais fort médiatisée, durant laquelle Rod Stewart et Patti LaBelle ont donné un concert. Cet événement, auquel était convié tout le gratin politique et financier des Etats-Unis, a coûté la bagatelle de trois millions de dollars américains.

Mais au-delà d’un anniversaire, c’est surtout l’âge d’or des fonds d’investissement privé qu’on a célébré cette soirée-là, car jamais la conjoncture n’aura été aussi favorable pour faire des acquisitions. Plus rien ne résiste à ces firmes et leurs fonds multimilliardaires. Au Canada, les prises de positions sont légion : Intrawest, Dollarama, Bombardier Produits Récréatifs, Mega Bloks, et tout récemment, l’emblématique BCE. La frénésie est telle qu’entre 2002 et 2006, la valeur des capitaux privés sous gestion au Canada a grimpé de 34 %, une hausse alimentée pour l’essentiel par le segment des rachats par endettement (+ 82 %). Et avec BCE, les fonds privés pourraient bien atteindre de nouveaux sommets en 2007…

Les fonds privés sont apparus il y a 30 ans. « À l’époque, les conditions de financement sur le marché public n’étaient pas très intéressantes. Les indices boursiers bougeaient très peu », rappelle Denis Durand, de Jarislowsky Fraser. Ainsi, Kohlberg Kravis Roberts (KKR) a été la première firme d’investissement à financer des acquisitions d’entreprise, profitant du fait que les titres étaient peu élevés. Aujourd’hui, c’est davantage la relative faiblesse des taux d’intérêt dans le monde et l’abondance de liquidités sur les marchés qui expliquent l’essor fulgurant des fonds privés. Mais d’autres éléments entrent aussi dans l’équation. En amont des fonds, on retrouve de riches investisseurs (les caisses de retraite, banques, compagnies d’assurances, fondations universitaires, fortunes personnelles, etc.) en quête de risques et de rendements. Et ces derniers sont au rendez-vous. Onex Corporation de Toronto, par exemple, offre des rendements annuels moyens de 29 %. KKR, 27 %. Carlyle, 34 %. Bienvenue dans le monde des riches et puissants !

Son fonds le plus récent, de 23 milliards de dollars américains, a fait de Blackstone le numéro un mondial. Son fondateur, Stephen Schwarzman, figure en 73e position dans le palmarès des gens les plus riches des Etats-Unis, avec une fortune de 3,5 milliards de dollars américains. Cette dernière vient d’ailleurs de se gonfler de quelques milliards de dollars avec l’entrée en Bourse de Blackstone en mai dernier. Dans la liste des Américains les mieux nantis, se trouve également Henry Kravis au 107e rang, avec une cagnotte de 2,6 milliards de dollars. Le plus récent fonds collecté par KKR se chiffre à 21,6 milliards de dollars américains, ce qui porte à 60 milliards la totalité des capitaux qu’elle a recueillis en 30 ans. Divorcé à deux reprises, Kravis est aujourd’hui marié à l’ex-épouse du chef d’orchestre Charles Dutoit, l’économiste Marie-Josée Drouin, qui a récemment témoigné dans le procès de Conrad Black.

Avec sa plus récente collecte de 3,5 milliards de dollars américains, Onex est la seule firme canadienne d’investissement privé qui joue dans la ligue des grands. Son fondateur, Gerry Schwartz, marié à Heather Reisman, la PDG des livres Indigo, a fait ses classes dans la banque d’investissement Bear Stearns & Company avec nul autre que Henry Kravis ! Autrement, bien que les caisses de retraite du pays telles que la Caisse de dépôt et placement du Québec ou Teachers’ aient développé d’importants bras d’investissement privé, le Canada est plutôt doté d’acteurs de petite et moyenne capitalisation. Or, c’est davantage les fonds de grande capitalisation, au cœur de méga-transactions, qu’on compare à des requins à l’appétit insatiable.

Requins ou créateurs de valeur ?

Laconiquement, ces fonds multimilliardaires se disent plutôt des créateurs de valeur. Pour financer leurs rachats, ils mettent un dollar de capital et par effet de levier, empruntent grosso modo sept ou huit dollars pour combler le solde. Une fois en dehors de la Bourse, on applique dans l’entreprise un plan de 100 jours, dont l’objectif est de la revaloriser. Puis, au bout de quelques années, l’entreprise est à nouveau cotée, ce qui permet au fonds de récupérer sa mise… et bien plus. « Le succès de ces opérations dépend de la rigueur avec laquelle on applique le plan des 100 premiers jours. C’est un plan très clair de création de valeur », explique Gilles Duruflé, vice-président de l’Association canadienne du capital de risque et d’investissement.

Se départir des divisions moins rentables ou restructurer le capital n’est pas l’unique façon de créer cette valeur. On peut mettre en place de nouvelles pratiques et utiliser de meilleurs outils, comme ce fût le cas chez  Pages Jaunes, rachetée en novembre 2002. « Quand les gens de KKR sont arrivés dans l’entreprise, on a vu qu’ils étaient bien préparés et qu’ils connaissaient bien notre industrie. Alors on a travaillé à améliorer nos modèles de tarification et de couverture des ventes. Ils ont instauré une véritable discipline à l’interne », témoigne Annie Marsolais, directrice des communications. Seulement 8 mois plus tard, la société faisait un premier appel public à l’épargne, puis en juin 2004, KKR se retirait complètement du capital. 

La création de valeur peut aussi passer par l’acquisition d’une entreprise locale pour lui permettre de développer des marchés étrangers. C’est le cas de Van Houtte qui vient d’être rachetée par Littlejohn, un fonds d’investissement du Connecticut qui se contente de deux ou trois transactions par année seulement. « L’automne dernier, les actionnaires ont demandé que différentes options soient étudiées pour amener l’entreprise plus loin, confie Gérard Geoffrion, vice-président exécutif. Avec Littlejohn maintenant, on va pouvoir croître en Amérique du Nord. »

Enfin, la valorisation peut se faire au niveau du management. Mais selon Michel Boislard, avocat chez Fasken Martineau, les fonds privés ne cherchent pas forcément à faire table rase de la direction en place. « Au contraire, il y a souvent une entente pour qu’elle demeure. On lui propose une nouvelle structure de rémunération qui l’incite à rester, à investir dans l’entreprise et à faire de l’opération un succès ». Un appel auquel Gérard Geoffrion a répondu en investissant un million de dollars canadiens de sa poche.

Emplois, profits, rendements…

Les fonds privés sont-ils véritablement des créateurs de valeur ? « Les rendements parlent d’eux-mêmes, répond sans ambages Charles Chevrette, avocat chez McMillan Binch Mendelsohn. Et ces apports de capitaux sont une bonne chose pour l’économie. C’est certain que c’est important de conserver notre propriété, mais c’est aussi important d’avoir des capitaux qui accompagnent le développement d’une entreprise. »

Et qui dit développement, dit souvent profits – chez Pages Jaunes, les marges frôlent les 60 % depuis le passage de KKR –  ou création d’emplois. En 2005, Onex a acquis une division de Boeing à Wichita au Kansas. « Tout le monde avait peur. Et pourtant, au bout de 18 mois, nous avions créé 4 000 emplois supplémentaires », relate un porte-parole du fonds torontois qui n’a pas souhaité être nommé. C’est un constat semblable que partagera certainement bientôt Van Houtte. « Je suis très heureux que ce soit un fonds d’investissement privé qui nous ait achetés. On va créer des emplois de qualité. C’est ce qu’il y a de plus important », se réjouit Gérard Geoffrion.

Privatisées, les entreprises ont également le champ libre pour prendre des décisions qu’elles n’auraient pu prendre autrement. « Une fois décotées, les entreprises n’ont plus à se préoccuper du ratio cours-bénéfice, des actionnaires et des résultats trimestriels. Elles ont le luxe de prendre les décisions qui s’imposent », résume Charles Chevrette. Bref, en comparaison avec la Bourse, on pourrait dire que les fonds d’investissements privé ont une vision à long terme…

Bulle en vue ?

L’économiste Rodrigue Tremblay, anciennement ministre provincial de l’Industrie et du Commerce (1976-1979) n’est pas d’accord : « Les KKR et compagnie sont des opportunistes. Ils sont dangereux pour notre économie. Pour eux, acheter une cible n’est pas une opération industrielle. Ce n’est qu’une opération financière. » Et avec l’ouverture des marchés et la mobilité des capitaux, la tendance devrait se poursuivre. « Si ça continue, Montréal va devenir une coquille vide ! », enchaîne-t-il, faisant allusion aux acquisitions qui délocalisent le siège social.

Si les fonds privés se font reprocher leur opportunisme, on peut surtout les critiquer pour avoir alimenté une importante bulle du crédit. Parce qu’ils mettent de moins en moins de capital et compensent avec de plus en plus d’emprunt, les entreprises rachetées se retrouvent avec un niveau d’endettement peu soutenable. De plus, dans l’actuel contexte d’effervescence, les évaluations des entreprises sont à la hausse, ce qui fait grimper les coûts d’emprunt. Tout cela dans un climat qui n’est pas à la détente monétaire… Du coup, les banques ont de plus en plus de difficulté à financer ces transactions de milliards de dollars : lors du rachat de Chrysler par Cerberus, par exemple, la banque JPMorgan a dû endosser une dette de 10 milliards de dollars américains (qu’elle a réussi à la financer par la suite). « Cette situation ne pourra pas durer. Il va y avoir des forces de rappel », prévient Gilles Duruflé. Le vent de panique qui a soufflé sur les marchés boursiers en août dernier semble lui donner raison. La crise du crédit, générée par les prêts hypothécaires à risque (subprime) et les opérations de rachats par endettement, a freiné l’enthousiasme des marchés financiers. Sans attendre, les différentes banques centrales (européenne, américaine, japonaise, etc.) sont intervenues pour injecter des liquidités massivement, espérant ainsi décrisper les investisseurs.

Sommes-nous au cœur d’une prochaine bulle ? « Je ne crois pas, soutient Michel Boislard. Les fonds d’investissement privé sont là pour rester. » Même son de cloche chez Onex, selon qui les fonds privés ont un impact positif sur l’entreprise et l’économie : « Une économie saine est celle qui redéploye le capital, qui crée des emplois de qualité et qui génère de la prospérité. »  

De la prospérité… du moins dans les poches des fonds privés ! Mais l’entrée en Bourse de Blackstone et le fait que KKR et Carlyle y songent également laissent entendre que la fin de l’âge d’or approche. « On ne peut pas briller éternellement au firmament. Si Blackstone vend 10 % de son capital, c’est parce qu’elle sait qu’il est temps de récolter les fruits de son travail », croit Michel Nadeau, de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques. Denis Durand abonde dans ce sens : « Ouvrir son capital, ça va à l’encontre de la philosophie des fonds privés. Alors que Blackstone le fasse, c’est signe qu’on a atteint le sommet d’un cycle. » 

Fonds privés : anges ou démons ?, Commerce, Octobre 2007, p. 31-34

Illustration : Kimi Kimoki / Collagène

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