Ensemble, la Chine et l’Inde produisent 20 % du PNB mondial. Mais à force d’amalgamer ces deux pays émergents, on en oublie leurs différences.
Par Aude Perron
15 août 1947. Le pays des maharajas se libère du joug britannique. Au lieu de faire table rase de l’héritage colonial, il conserve certains éléments du modèle anglo-saxon, à savoir un système parlementaire et le droit coutumier. Le nouvel état se dote d’une constitution qui le définit comme une république fédérale démocratique, socialiste et laïque. Cependant, dans un état aussi pluriel, le chemin de la démocratie n’en est pas un de tout repos. Pour que toutes les aspirations soient entendues, la fédération n’a d’autre choix que de gouverner par coalition.
Cette infatigable recherche du consensus ne résulte pas nécessairement en inertie. Dès les années soixante, l’Inde, par souci d’autosuffisance, a su piloter de nombreuses révolutions (verte, blanche, jaune et bleue) qui, combinées à des investissements dans l’irrigation, la transformation et les biotechnologies, ont été couronnées de succès. Durant la révolution blanche, par exemple, elle a développé un solide réseau de coopératives laitières, qui en plus d’aider à lutter contre la malnutrition, lui a permis de devenir le premier producteur mondial de lait.
Entre temps, la Chine, république populaire depuis 1949, a donné des coups de volant beaucoup plus brusques, dont les résultats sont au mieux mitigés, sinon désastreux. Le Grand Bond en avant de Mao Zedong, qui devait faire rayonner la nation grâce à des méga-projets industriels et agricoles, est tristement célèbre pour avoir plutôt été une catastrophe humaine, écologique et économique. L’arrivée de Deng Xiao Ping au pouvoir en 1978 met fin à ce développement par à-coups et permet d’opérer des réformes, a priori audacieuses pour un régime communiste. Zhan Su, directeur du Groupe d’Études et de Recherche sur l’Asie Contemporaine (GERAC) de l’Université Laval l’explique : « Deng Xiao Ping avait besoin de légitimité politique. Il comprenait que seule la croissance permettrait au Parti de rester au pouvoir ».
En 1991, c’est au tour de l’économie indienne d’amorcer son ouverture. C’est une crise de la balance des paiements qui a déterminé la nécessité de procéder à des réformes. Manmohan Singh, ministre des Finances de l’époque, devenu l’actuel premier ministre, s’est alors fait l’architecte de la déréglementation progressive de l’économie.
Aujourd’hui, les tarifs douaniers ont chuté, passant de 110 % en moyenne à la fin des années 80 à 25 % en 2004. Des pans entiers du secteur public ont été privatisés, notamment les télécommunications et l’énergie. Toutefois, la réforme la plus significative a certainement été l’abolition du Licence Raj, selon Eckhard Siggel, professeur d’économie à l’université Concordia, faisant référence à ce système d’autorisations qui permettait à l’état, corrompu, de contrôler l’économie et l’industrie. « Avant les réformes, on pouvait passer une année entière à courir après le gouvernement pour obtenir le moindre permis ! »
Deux cultures du privé
Cette libéralisation de l’économie et la croissance qui s’est ensuivie ont fait en sorte que la Chine, et plus récemment l’Inde, figurent sur les écrans radars du monde entier. Les milieux des affaires et des capitaux se frottent les mains devant leur fulgurant essor, leur part grandissante dans l’économie mondiale (voir tableau 1) et l’émergence d’une classe moyenne grisée par son nouveau pouvoir d’achat. Ces ménages consomment des biens en tout genre, passant du téléviseur à la voiture. Ils n’échappent pas non plus à la fièvre du téléphone cellulaire, dont le nombre d’abonnés augmente de plusieurs millions mensuellement ! Ils se tournent même vers les produits de luxe, comme le vin de glace. Une occasion que Charles Pillitteri, propriétaire de Pillitteri Winery Estates, le plus important producteur de vin de glace au pays, a flairé depuis chez lui, à Niagara-sur-le-lac. « Le marché asiatique accapare la majorité de nos exportations. Et ça va aller en grandissant, notamment en Chine et même en Inde où il était interdit de boire auparavant », estime-t–il.
Parmi ces marchés prometteurs, le vigneron peut se rassurer du fait que l’Inde protège la propriété privée. C’est peut-être même l’exception en Asie où les faussaires sévissent. À Taiwan, par exemple, environ 50 % du vin de glace vendu est contrefait. « Un désastre ! », se désole le producteur. Me Sunny Handa, associé chez Blakes et codirecteur du groupe de travail sur l’Inde, l’explique ainsi : « À l’inverse de la Chine, il y a toujours eu en Inde un secteur privé fort. La notion de propriété privée n’y est pas nouvelle. » De plus, l’Inde étant une économie du savoir, elle ne peut pas se permettre de badiner avec cette notion. « Les entreprises, surtout celles qui font du outsourcing, sont de véritables forteresses. Les visiteurs et les ordinateurs sont fouillés par des gardes armés. Il est impossible d’y entrer ou d’en sortir avec quoi que ce soit ! », témoigne l’avocat.
Ce secteur privé dynamique dont parle Me Handa, c’est celui des grands conglomérats tels que Tata ou Mittal, qui font régulièrement les manchettes et sèment l’émoi avec des offres publiques d’achat sur des entreprises occidentales. Ces géants dominent l’économie du pays et leurs ramifications touchent presque toutes les sphères industrielles. À l’inverse en Chine, certes l’économie de marché a toujours existé, mais le régime communiste a étouffé les aspirations entrepreneuriales et empêché le développement d’un secteur privé dynamique. Cependant, la situation a changé dès les réformes et aujourd’hui, on voit émerger une puissante classe de gens d’affaires.
Ces entrepreneurs contribuent pour une bonne part au dynamisme du secteur manufacturier chinois. Celui-ci génère à lui seul 48 % du PIB du pays et il s’avère productif car il n’emploie que 24 % des travailleurs. Mais ce secteur de l’économie s’est également développé grâce aux investisseurs étrangers et à la diaspora chinoise dispersée dans le monde qui renvoie des capitaux vers la mère patrie. Les expatriés indiens seraient-ils moins mobilisés ? Meghnad Desai, professeur à la London School of Economics, n’est pas prêt à l’affirmer : « Les membres de la diaspora indienne investissent dans leur village d’origine, plutôt que dans un quelconque projet manufacturier. Les données n’existent pas vraiment. »
Deux degrés d’ouverture économique
Bien que la Chine, avec 1,3 milliards d’habitants, possède un immense marché intérieur, une grande partie de la production de ses usines est écoulée en dehors de ses frontières. Elle repose donc fortement sur ses exportations qui équivalent à 37,5 % de son PIB. Cela atteste de l’ouverture de son économie, mais cela la vulnérabilise face à une potentielle récession des États-Unis, qui accumulent des déficits budgétaires abyssaux, et également face à une brutale réévaluation à la hausse du yuan. Avant juillet 2005, il était à parité fixe avec le dollar américain à 8,28 pour 1 $ US. Mais sous la pression internationale et devant la grogne des Américains – grands importateurs de biens chinois –, la Chine a dû laisser quelque peu flotter sa devise. En deux ans, sa valeur a crû de plus de 8 %. Toutefois, personne n’a vraiment intérêt à ce que le yuan s’envole et que cela résulte en crise économique. « La Chine est le 2e créancier des États- Unis et le « China inc. » est composé à 60 % d’intérêts étrangers », fait remarquer Zhan Su.
La devise indienne préoccupe, elle aussi. Comme le yuan, la tendance est à l’appréciation par rapport au dollar américain. En deux ans, la valeur de la roupie a grimpé de 7 %, essentiellement attribuable à la hausse des investissements étrangers. Cela inquiète grandement les milieux manufacturiers dont les biens deviennent moins attrayants. Le secteur des technologies de l’information a récemment poussé un cri d’alarme car les 2/3 des logiciels indiens sont exportés aux États-Unis.
Malgré tout, l’Inde est davantage à l’abri des effets de la mondialisation : ses exportations comptent seulement pour 20,5 % de son PIB et l’apport économique du manufacturier est plutôt limité (19,3 %) par rapport aux écrasants services (60,7 %). Mais cette domination cache le talon d’Achille de l’Inde : l’absence ou la désuétude de ses infrastructures. Sans elles, comment développer un secteur secondaire performant ? C’est dans ce contexte que Bombardier, chef de file de l’équipement ferroviaire, a mis les pieds en Inde il y a 35 ans, grâce à des acquisitions. L’Asie représente aujourd’hui 9 % de son chiffre d’affaires annuel, une part qui est appelée à grandir, notamment en Inde, d’après John Paul Macdonald, vice-président principal, Affaires publiques : « L’Inde a besoin de routes ferroviaires, de liaisons aéroportuaires et de voitures de métro. On estime à 1 milliard $ les projets d’infrastructures qui y seront réalisés dans les 5 prochaines années. »
Si le retard des infrastructures représente des occasions d’affaires pour Bombardier, il peut être pénalisant pour Air Liquide, une multinationale française spécialisée dans la fabrication de gaz industriels. « Pour bâtir des routes ou des aéroports, on a besoin d’acier, de verre, de composantes électroniques donc, finalement, de gaz industriels. Sauf que livrer à nos clients représente tout un défi logistique quand, justement, les infrastructures routières et ferroviaires ne sont pas fiables. C’est un système qui s’autonourrit », fait remarquer Jean-Pierre Duprieux, membre du Comité Exécutif et directeur de la zone Asie Pacifique. Ce cercle vicieux a certainement des répercussions sur la productivité des travailleurs indiens par rapport à leurs collègues chinois. En effet, le PIB per capita indien s’élève à 3 403 $, la moitié de celui de la Chine à 6 743 $.
À cela, la mainmise de l’État indien vient compliques la situation. La tendance centralisatrice du gouvernement indien génère beaucoup de bureaucratie, qu’on retrouve à plus petite échelle en Chine. « Ca peut surprendre, mais on est confronté à plus de tracasseries en Inde, raconte Jean-Pierre Duprieu, depuis son bureau à Tokyo. En Chine, l’État se préoccupe beaucoup de l’économie, non pas pour s’y ingérer, mais pour la soutenir. » Ainsi, tandis qu’il faut 48 jours en Chine pour démarrer en affaires, on en compte 71 en Inde. Les entreprises canadiennes intéressées à développer les infrastructures indiennes n’ont qu’à s’armer de patience.
Ainsi, bien que beaucoup de chemin ait été parcouru depuis les réformes, force est d’admettre que l’économie indienne n’est pas aussi ouverte que celle de sa voisine. Sa balance commerciale est négative, se chiffrant à -35 milliards $ en 2005, tandis que le surplus chinois frôle les 95 milliards $ ! Quant aux investissements directs étrangers (IDE), en dépit du fait que la tendance est à la hausse, ils représentent une fraction des IDE chinois. Il faut dire que la Chine a depuis longtemps ouvert ses portes aux investisseurs, les attirant grâce à la création, dès 1980, de zones économiques spéciales (ZES), qui offrent un régime fiscal avantageux, notamment en ce qui a trait aux tarifs douaniers et impôts sur le revenu. Mais en Inde, la mise sur pied de ces ZES se heurte à la mobilisation des communautés locales. Le gouvernement ne peut donc pas les imposer comme cela se fait en Chine.
De quoi sera fait demain ?
Ces communautés locales se font également entendre sur les projets d’infrastructures. Ces protestations viendront-elles brider une partie du développement de l’Inde ? Dipak Dasgupta, économiste en chef pour l’Inde de la Banque mondiale à New Delhi, préfère nuancer : « Je suis optimiste pour tout ce qui est ports et aéroports. Toutefois, en ce qui concerne le réseau routier, la situation est délicate car on touche des communautés, confie-t-il. En Inde, on ne peut pas exproprier au gré d’un tracé routier. Les gens ont des droits.»
Et le casse-tête sera plus complexe à mesure que la population s’accroîtra (voir tableau 2). Depuis 1980, on enregistre une naissance chaque 1,8 seconde ! Cela explique qu’aujourd’hui, plus de la moitié de la population a moins de 25 ans. Des chiffres qui suggèrent à la Chine de revenir sur sa politique de l’enfant unique, bien que cette dernière lui ait permis de limiter sa pauvreté. Si les projections des Nations Unies se matérialisent, les Chinois seront surpassés en nombre dès 2025. Leur population active, quant à elle, déclinera dès 2010, tandis que les travailleurs indiens croîtront jusqu’en 2035 (voir tableau 3).
En revanche, il faut espérer que le marché sera en mesure d’absorber tous ces travailleurs. « Pour cela, la transformation et le développement du secteur manufacturier seront critiques car ce dernier est plus intensif en main-d’œuvre », avertit Dipak Dasgupta. Mais le Centre d’études prospectives et d’information internationales (CEPII) offre peu de réconfort. L’organisme parisien signale que l’essor actuel, tiré par les services, est peu créateur d’emplois et que, conséquemment, le taux de chômage, à 7,8 %, pourrait doubler dans l’avenir.
Malgré tout, l’essor économique de l’Inde sera le plus important des économies émergentes dans les 30 et 50 prochaines années, séjournant aux alentours de 5 %, prévoit Goldman Sachs. D’ailleurs, entre 2030 et 2035, l’Inde ravira au Japon la 3e place et soufflera dans le cou des États-Unis. Pour la banque Morgan Stanley, l’Inde offre même le potentiel de croissance le plus soutenable si, bien sûr, elle parvient à contenir son inflation (5 %) aussi bien que la Chine (1,5 %) et procède à d’autres réformes économiques. L’Inde serait donc un meilleur investissement à long terme que la Chine ? « Non seulement ça, mais en plus, les Canadiens sont plus proches culturellement des Indiens. Et les Indiens sont prêts à faire des affaires avec eux », confie Balbir Sahni, directeur du Centre de coopération universitaire internationale de Concordia.
Cependant, même soutenable, cette croissance devrait exercer des pressions sur les ressources. D’après la CIA, d’ici 2020, la demande d’énergie, notamment en provenance des économies émergentes, pourrait être génératrice de tensions géopolitiques. Toutefois, pour Ari Van Assche, professeur à l’École des Hautes études commerciales (HEC), les énergies fossiles ne sont le seul enjeu. « L’approvisionnement en eau pourrait être source de conflit entre la Chine et l’Inde », envisage-t-il. En effet, le projet Great Western Water Diversion Project, qui consiste à détourner une partie de la rivière Brahmaputra vers l’exsangue fleuve Jaune, inquiète au plus haut point le gouvernement indien. Les animosités entre les deux puissances, qui n’ont pas toujours été sous de bons rapports en raison de litiges frontaliers, n’en seront que ravivées…
Comment se terminera ce combat de titans ? Nul le sait, mais chacune gagnerait à s’inspirer de l’autre : une Inde davantage manufacturière et une Chine davantage technologique. Car selon les terme de Aaron Chaze, dans son ouvrage India : An Investor’s Guide to the Next Economic Superpower, pour le moment, « l’Inde possède le software et la Chine, le hardware. » Associeront-elles leurs forces pour mieux s’imposer sur la scène économique mondiale ? Ou se livreront-elles une lutte plus féroce que jamais ?
Chine-Inde : le face-à-face, Commerce, septembre 2007, p. 38-41
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