Que ce soit sur la bande FM ou sur Internet, les radios universitaires du Québec réunissent, non sans efforts, sous et bénévoles, pour offrir aux 15-34 ans, une alternative en matière de musique, mais également d’information.
Par Aude Perron
Jour après jour, les radios étudiantes du Québec diffusent surtout de la musique. Mais il y a aussi de la place pour l’information sur leurs ondes. On y retrouve plusieurs magazines d’actualité et, dans la plupart des stations, une revue de presse. Cette programmation est également, bien souvent, bâtie au gré des allers et venues de bénévoles et de leur domaine d’intérêt, qui n’est pas forcément le journalisme, loin s’en faut : entre la culture, la science, l’économie, les affaires publiques ou les conflits internationaux, tout est possible. Ce sont donc quelques centaines d’étudiants et de jeunes professionnels qui sont formés sur le tas aux rudiments de la régie, du mini-disc et des genres journalistiques et qui deviennent, une fois par semaine, journalistes, chroniqueurs ou animateurs.
En plus des ondes hertziennes, toutes les stations universitaires sont pourvues d’un site Internet à partir duquel elles diffusent leur contenu en direct. Et une radio diffuse exclusivement sur internet : CHOQ FM, la radio de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), qui s’est implanté en 2002, suite au manque de place sur la bande FM dans la métropole. CHOQ FM se distingue en maintenant un important portail d’information qui requiert le soutien d’une garnison de bénévoles. Ainsi, sur le site de la station (web.choq.fm), on retrouve des brèves, de nombreux articles et des rubriques sur la musique, la culture et la société.
Carte blanche ou presque
Que ce soit sur les ondes hertziennes ou sur la toile, les bénévoles ont généralement carte blanche pour produire de l’information. Cette très grande liberté d’expression s’explique par le fait que les radios universitaires sont des organismes sans but lucratif et la propriété de plusieurs milliers d’étudiants. Mais cette liberté doit être utilisée responsablement. « Ce qui est important, selon Isabelle Labrecque, directrice de l’information à CFAK FM, la radio de l’Université Sherbrooke, c’est laisser la chance à tout le monde de s’exprimer via la radio étudiante, mais sans prôner certains idéaux politiques et sans tenir des propos injurieux.
De son côté, la directrice de la programmation de CISM FM, la radio des étudiants de l’Université de Montréal, Candide Proulx pousse plus loin ce combat et fait de qualité du français son cheval de bataille : « Notre public cible, c’est les 15-34 ans. J’explique bien aux animateurs qu’ils ont une influence sur ce public et c’est pourquoi, ils devraient mettre le français de l’avant. Par exemple, au lieu de dire EP, ils devraient dire mini-album et comme ça, plus de monde utilisera le terme en français », affirme-t-elle.
Cette liberté doit aussi être exploitée avec un angle alternatif. Avec des slogans évocateurs (À l’avant-garde, L’Alternative urbaine, La Marge) et des campagnes coup-de-poing, les radios universitaires naviguent à contre-courant. « We’re a voice for the voiceless, résume Caroline Kunzle, coordonnatrice des mots parlés (spoken words) à CKUT FM, la radio des étudiants de McGill. Cela prend tout son sens dans cette station qui se définit comme universitaire-communautaire, un genre qu’on retrouve plus communément sur les campus anglophones. Grâce à un salarié affecté aux nouvelles communautaires, la programmation, multilingue, est résolument tournée vers les groupes locaux et ethniques, tant et si bien d’ailleurs, que la station collabore occasionnellement avec ces derniers. Par exemple, une popote roulante peut fournir de la nourriture lors d’un événement organisé par la radio et, en contrepartie, cet organisme peut faire l’objet d’une chronique ou être invité en entrevue. « Ce n’est pas de la plogue, se défend la représentante de CKUT FM, ce sont des échanges de services pour s’entraider et faire connaître à nos auditeurs des initiatives locales intéressantes. »
Indépendantes mais branchées
Les radios étudiantes tiennent donc à leur indépendance. Mais en même temps, elles veulent tisser des liens avec leurs campus. Plusieurs d’entre elles tendent la main à leur institution ou encore au département de communication ou de journalisme afin de développer des collaborations, notamment avec certains professeurs. Mais ces demandes restent souvent lettre morte.
Exception à cette règle, le département de communications de l’Université de Sherbrooke reconnaît carrément la radio étudiante CFAK FM comme lieu de formation. « Les étudiants en communication peuvent soumettre un projet d’émission radiophonique et s’il est accepté, utiliser cette expérience pour se faire créditer un cours. Il s’agit de donner à la radio le même nombre d’heures que s’il s’agissait d’un cours, soient 6 heures par semaine, pendant une session », explique Isabelle Labrecque. Également, CHYZ FM, la radio des étudiants de l’Université Laval, entretient des liens étroits avec certains professeurs qui sont invités régulièrement sur les ondes. « On est assis sur une mine d’or, s’enthousiasme Amélie Bolduc, directrice de l’information à CHYZ FM. On a des profs mondialement reconnus, il faut en profiter. Je crois qu’en plus, ils sont ravis de participer à la radio et à la vie étudiantes, parce qu’ils nous écoutent et qu’ils ont un sentiment d’appartenance à l’université très fort. »
D’autres liens, au-dessus de l’Atlantique ceux-là, permettront bientôt aux stations universitaires francophones de s’échanger de l’information. Effectivement, la Coalition des radios universitaires (CRU), qui regroupe des radios universitaires francophones ou bilingues du Québec, de l’Ontario ainsi que du Nouveau-Brunswick et la Fédération française des radios étudiantes (IASTAR France) ont signé un protocole d’entente en juin 2004. Ce partenariat, une fois les défis techniques surmontés, permettra aux radios d’ici et leurs contreparties françaises de partager, sur un serveur, des émissions, des reportages et de la musique. Pour Candide Proulx, ce partenariat ouvre la voix au rehaussement de la qualité et de la variété de l’information sur les ondes des radios universitaires d’ici et réciproquement: « On pourra suivre des événements aussi importants que le vote français sur la Constitution européenne, par exemple, et on aura un point de vue original », estime-t-elle.
Quelques défis
Mais la principale préoccupation des radios universitaires, c’est de jongler avec des contraintes chroniques en matière de ressources humaines et financières.
Parce qu’elle est produite par des bénévoles et amateurs, la qualité de l’information n’est pas toujours homogène et il est difficile de couvrir tous les sujets d’actualité, faute de temps ou d’intérêt. Couvrir la politique, par exemple, demande plus de travail et une certaine culture et rigueur intellectuelle, ce qui est plus exigeant que de donner ses impressions sur un film.
De plus, la programmation suivant généralement le calendrier universitaire, une partie des bénévoles se renouvelle à chaque début session. Martin Gignac, directeur de l’information à CHOQ FM, voit plutôt d’un bon œil ce va-et-vient : « C’est bien que la mentalité change, que ce ne soit pas toujours les mêmes personnes au même poste tout le temps, comme dans certaines radios. C’est certain qu’on progresse moins vite, mais avec beaucoup de collaborateurs et d’émissions, on offre une variété de sujets et de points de vue », soutient-il.
Un autre défi à relever chaque année est celui des finances. Entre les cotisations étudiantes et les « radiothons », l’information est faite avec peu de moyens. Pas de salle de presse. Parfois, aucun budget pour s’abonner à des quotidiens ou des périodiques. À CFAK FM, à Sherbrooke, on se partage un seul mini-disc. Alors, on compte sur le responsable à l’information qui alimente ses bénévoles avec des communiqués de presse, des convocations à des déjeuners-conférences et des suggestions d’entrevue. Les bénévoles comptent également sur Internet, la bibliothèque et les maisons d’édition enclines à prêter leurs plus récentes parutions. Enfin, ils assument parfois les frais d’entrée au théâtre ou au musée car les invitations ne sont pas légion.
Malgré cela, les radios universitaires parviennent à faire de l’information. Les quelques refus d’accréditation de presse ou les invités qui font faux-bond de temps à autre sont des situations à prendre avec un grain de sel. Comme le fait valoir philosophiquement Martin Gignac : « C’est certain que les gros noms ne viennent pas. Mais de toute façon, on fait dans l’alternatif et c’est justement ces gens-là qui ont besoin de couverture médiatique ».
Et à force de ramer à contre-courant, le travail finit parfois par être récompensé. « Nous sommes numéro un ! », s’exclame Caroline Kunzle, faisant allusion au plus récent sondage parmi les lecteurs de l’hebdo gratuit The Mirror, qui positionne CKUT FM comme la meilleure station de radio à Montréal. Mais si la reconnaissance n’est pas encore au rendez-vous, les sentiments de fierté, eux, le sont. Demandez à ceux qui travaillent dans les radios universitaires ce qui les animent, invariablement, on vous répondra la passion. « C’est assez innovateur, avec les moyens que l’on a, de réussir à faire ce que l’on fait, estime Amélie Bolduc. C’est un grand tour de force. »
Un pied sur le campus, l’autre dans la marge, Le Trente, septembre 2005, p. 16-18
