Durant trois mois, d’août à octobre 2010, Objectif a suivi trois jeunes entrepreneurs : leur quotidien, leurs soucis et leurs doutes, mais aussi leurs attentes et l’évolution de leur projet respectif. Reportage.
Par Aude Perron
Sébastien Bourgine est tout sourire. Le 4 octobre dernier, son projet est devenu réalité, sous la forme d’un dock vert et d’une petite parcelle de terrain qu’il loue, sur la presqu’île de Pouembout. Bienvenue à l’atelier de réparation Bourgine, spécialisé dans l’entretien et la réparation de matériel de parcs et de jardins. Cela faisait cinq ans que ce jeune entrepreneur de 25 ans mijotait le projet de revenir dans le Nord. Avec ses dix années d’expérience à Nouméa – chez Hortical et Mr Bricolage, entre autres – il s’est senti prêt à délaisser la sécurité d’un salaire mensuel pour rentrer chez lui et se mettre à son compte.
Il faut dire qu’il n’a pas sauté sans filet car il s’est installé sur le terrain de son père. Il a pourtant prospecté l’an dernier, à la recherche d’un local, mais sans succès. « Sans famille, jamais je n’aurais pu me lancer. Il aurait fallu investir dans un terrain assez grand pour poser le dock et faire construire ma maison à côté. Cela revenait trop cher », explique-t-il.
Ce n’est pas Julia Ravillon, la gérante de la pépinière de La Néa, qui va le contredire. Sur la zone Voh-Koné-Pouembout (VKP), le prix des terrains est dissuasif et les locaux commerciaux, tout simplement inexistants. Par chance, la jeune femme de 32 ans loue, à prix avantageux, un terrain à la Province Nord, à la sortie nord du village de Koné, sur lequel elle a installé sa pépinière, en 2003. Elle y produit des plantes endémiques pour des collectivités et des sociétés minières.
Besoins de trésorerie
Cependant, la pépinière, qui emploie 5 personnes, vient juste de diversifier son activité. En mai dernier, se responsable a obtenu (ainsi que trois entreprises co-soumissionnaires) un important contrat de Koniambo Nickel SAS (KNS) afin de revégétaliser 210 hectares et poser 49 kilomètres de boudins (pour stabiliser les sols) sur le site de Vavouto. Julia Ravillon va donc se lancer dans l’hydroseeding, une technique qui consiste, à l’aide d’un canon, à projeter un paillis (mélange de graines, papier, eau, engrais et fibres) sur les zones à reverdir. Mais pour offrir ce service, elle doit s’équiper de deux hydroseedeurs, deux camions, un bark blower (un épandeur) et quatre véhicules. Bien que répartie entre les soumissionnaires, la facture globale est salée : 70 millions de F CFP, dont 18 millions pour Julia Ravillon qui a pu faire jouer la défiscalisation.
Jean-Yann Garin cherche lui aussi des sous. Il a fondé VKP Remorquage, il y a un an et demi, une petite société qui transporte voitures et engins en tout genre partout sur le territoire. Il a démarré doucement, avec un parc composé de trois pick-up et deux remorques. Mais aujourd’hui, fini le système débrouille : l’entrepreneur de 24 ans veut renforcer son activité, passer en EURL ou SARL et offrir des services professionnels. Pour ce faire, il s’apprête à s’équiper d’un camion de dépannage-remorquage avec grue qui lui permettra d’être plus rentable : au lieu de faire deux aller-retour sur Nouméa certaines journées, il en fera un seul en transportant plus de matériel. Il sollicitera moins ses véhicules qui tracent 10 000 km par mois et lui ont coûté 1,2 millions F CFP en réparation et en pièces en un an.
Pour mettre la main sur ce nouveau camion, il lui faut trouver 22 millions de francs. Mais les banques sollicitées tardent à fournir une réponse, depuis son dépôt de dossier début août (bilans, contrats, proforma, prévisionnels). « Si j’avais une meilleure trésorerie, j’aurais plus de facilité à obtenir du crédit. Les banques seraient moins frileuses », croit Jean-Yann Garin qui paye son mazout, ses pièces et ses réparations sans délai, tandis que ses clients prennent un mois pour acquitter leur facture.
Entre doute et volontarisme
Le jeune homme n’est toutefois pas du genre à rester les bras croisés en attendant que la situation se débloque. S’il obtient son crédit, cela prendra encore entre 6 mois et un an avant d’obtenir son camion. Alors, grâce à une annonce sur Internet, il a acheté un camion de dépannage d’occasion en Métropole qui est arrivé à Nouméa la première semaine de novembre. Un petit 5 millions de F CFP sur ses fonds propres. « Je suis obligé de jongler. Ca permet d’attendre », commente Jean-Yann Garin.
Pour sa part, Julia Ravillon vient enfin d’obtenir son crédit et de recevoir une partie des équipements en provenance des Etats-Unis, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Un soulagement car attendre revenait très cher : 215 000 francs par mois pour louer un véhicule. Quatre fois plus cher que de l’acheter à crédit ! Cependant, la jeune femme n’échappe pas aux incontournables moments de doute. Depuis l’obtention du contrat, il n’y a eu que 30 jours complets de travail sur le site de Vavouto. En plus, la revégétalisation est la première activité que les miniers suppriment quand il y a une crise. Ce n’est pas prioritaire », relève-t-elle, réaliste.
Sébastien Bourgine aussi a eu vécu ces moments de doute depuis l’ouverture de son atelier. « J’ai eu quelques réparations, mais c’est tout. Il faut dire qu’on s’approche de la fin de l’année, donc l’activité est très tranquille. C’est dur. Il faut vraiment s’accrocher pour réussir », conclut-il.
Fiches d’identité
Nom : Sébastien Bourgine
Âge : 25 ans
Entreprise : Atelier de réparation Bourgine
Lieu : Pouembout
Défi : Ouvrir un atelier de réparation de matériel de parcs et jardins
Nom : Jean-Yann Garin
Âge : 24 ans
Entreprise : VKP Remorquage
Lieu : Pouembout
Défi : Acheter un camion de dépannage-remorquage avec plateau et grue
Nom : Julia Ravillon
Âge : 32 ans
Entreprise : Pépinière de La Néa
Lieu : Koné
Défi : Développer une expertise en hydroseeding et s’équiper en matériel
Photo : A. P.
Heurs et malheurs de trois entrepreneurs, Objectif, décembre-janvier 2011, p. 48-49.

