Émergence d’un vivier d’entreprises

Le Nord bouge, sous l’impulsion de l’usine du Nord et de centaines d’entrepreneurs qui ont décidé de sauter dans le train du développement. Qui sont-ils ? Que font-ils ? Et avec quels moyens ? Tour d’horizon.

Par Aude Perron

Le développement du Nord, surtout visible à Vavouto, se manifeste cependant peu à peu dans l’ensemble de la province Nord. Depuis le premier coup de pioche sur le site minier, des centaines de porteurs de projets ont mûri l’idée de créer leur propre activité, comme en témoignent ces chiffres éloquents, communiqués par l’Isee. Selon l’Institut, la province Nord a comptabilisé quelque 9 500 entreprises au troisième trimestre 2010, soit un bond de 23 % par rapport à la même période en 2007. Dans le même temps, la province Sud enregistrait une hausse de 25 %.

« L’évolution a vraiment été ressentie depuis 2008 », confie Daniel Kartono, chargé d’études à l’Institut calédonien de participation (ICAP) dont le portefeuille est constitué essentiellement de projets compris entre 15 et 100 millions de F CFP d’investissement. Cette année-là, KNS a contracté avec 35 sous-traitants pour ses activités de terrassement à Vavouto, dont une quinzaine a fait l’objet d’une participation de l’ICAP. « En 2008, il y a eu une euphorie dans la création d’entreprises de BTP », se souvient à son tour Vanessa Wacapo, responsable de l’agence de la BCI à Koné. « Vavouto a été le facteur déclencheur. » En effet, les engins en tout genre et les navettes de transport étaient alors très prisés. Mais deux ans plus tard, la donne a changé, avec la fin des activités de terrassement du chantier en décembre.

Essor des services

Cependant, dans l’optique de créer un vrai pôle économique, d’autres projets doivent voir le jour sur la côte Ouest (routes, port, médiathèque, centre aquatique, hôpital). « Nous avons de gros projets qui induisent la création d’entreprises », confirme Anaëlle Desmazures, chargée de mission à la Cellule Koniambo, l’organisme de la Province Nord dont le rôle est de développer la zone VKP jusqu’à Poya. Ainsi, ce sont les secteurs des services aux personnes (aides à domicile, loisirs, tourisme) et des services aux entreprises (réparation, assainissement, télécommunations), prolongement de l’activité de Vavouto et de l’augmentation de la population sur la zone VKP, qui ont davantage la cote. La Case à coiffer, à Koné, ainsi que Cipac SA, à Kataviti, en sont d’éloquents exemples.

Selon l’Association pour le droit à l’initiative économique (ADIE), la côte Est n’est pas pour autant en reste. En 2009, l’organisme de micro-crédits a accordé un montant total de 112 millions de F CFP à des projets professionnels ou en faveur de mesures d’aides à l’emploi (formations qualifiantes, permis de conduire, achats de véhicules, uniformes, équipements de sécurité). Or, plus de 61 % de cette enveloppe ont été attribués à des dossiers concernant l’Est. Rien de surprenant, selon Victoria Haluatr, conseillère à l’ADIE : « On fait du micro-crédit. Nos porteurs de projets sont donc des gens qui ont peu de revenus et qui habitent généralement en tribu, dans toute la province Nord. »

Même constat à la CCI qui relève une création de près de 300 entreprises en province Nord en 2009 (contre 163 en 2006, soit une hausse de 81 % ! ), en proportion identique des deux côtés de la chaîne.

Aujourd’hui, peu d’observateurs doutent  encore de l’inexorable essor, à terme, du Nord. Le deuxième Salon de la création d’entreprise qui s’est déroulé à Koné en août dernier est venu confirmer l’intérêt porté au devenir de la province. 

Vers une culture entrepreneuriale ?

Beaucoup voient dans cette effervescence l’opportunité « de remonter ». C’est d’ailleurs la motivation de nombre de dossiers arrivant sur le bureau de Pierre Audouard, chef du service des investissements et des entreprises à la Direction du développement économique (DDE) de la Province Nord. « Les demandes émanant de gens originaires de la province, qui ont travaillé à Nouméa, mais souhaitent regagner le Nord constituent notre noyau dur », constate-t-il

En parallèle, de nombreux moyens sont mis à la disposition des candidats entrepreneurs, porteurs de projets. Conseils, accompagnements, formations, crédits, garanties, subventions, pépinières d’entreprises… Depuis la fin 2007, il existe même un guichet unique, la Maison de l’entreprise, à Pouembout, dont la vocation est de permettre aux entrepreneurs de glaner le plus d’information possible en un seul lieu. « Ici, tout est fait pour que les entreprises réussissent, estime Pierre Audouard. Il y a un effort pour créer des outils adaptés et une écoute particulière des gens en tribu car dans le Nord, les enjeux sont forts. » La CCI de Koné propose un « pack créateur » destiné à aider l’entreprise à monter son business plan, en lui fournissant des formations et des outils (tableaux de bord). La Chambre vient par ailleurs d’attribuer dix places au sein de sa nouvelle pépinière avec à la clé, un local et des services administratifs et logistiques à coûts partagés, pendant deux ans maximum.

La province Nord  accorde pour sa part des subventions, plafonnées à 20 millions de F  CFP. Sur environ 400 dossiers de demande présentés chaque année, 150 sont instruits par la Province et une très grande majorité est approuvée. Un bon coup de pouce qui représente une enveloppe budgétaire annuelle de 80 à  100 millions de F CFP. « La subvention doit normalement compléter l’apport personnel du porteur de projet et son crédit », explique Pierre Audouard. « Mais les gens viennent d’abord voir la Province car une subvention crédibilise le dossier. C’est un sésame pour les organismes de financement car cela représente un engagement fort de la collectivité envers un projet. »

« Le rôle du banquier en brousse n’est pas le même qu’à Nouméa. Ici, nous avons une mission de développement et d’éducation », indique Vanessa Wacapo, de la BCI. Et cela porte ses fruits ! « En deux ans, nous constatons vraiment une différence. Les gens sont aguerris et maîtrisent mieux le fonctionnement du système. Certains en sont même à leur 2e ou leur 3e prêt ». Conseillère à l’ADIE, Victoria Haluatr abonde dans ce sens : « Les gens montent des projets sérieux, ils posent les bonnes questions et tentent de frapper à toutes les portes. Ils s’investissent vraiment dans le rôle de chef d’entreprise».

Tout n’est pas rose pour autant. L’accès au crédit, le manque de garanties, le local à trouver représentent autant de défis, même si la pénurie de locaux devrait en partie être résorbée par les nouvelles zones artisanales et industrielles (Baco, Kataviti, Vavouto, Pont-Blanc) prévues à court et moyen terme. Début 2011, la Cellule Koniambo devrait divulguer les données d’une étude menée sur les besoins en immobilier des entreprises. Enfin, la pénurie de logements reste un problème susceptible de freiner les entrepreneurs et le développement des commerces et des services. Or, bien que les mentalités évoluent et qu’une culture de l’entreprise semble vouloir émerger, le processus reste fragile. « En cas d’échec, signale Pierre Audouard, l’impact est plus fort ici. Le poids de la dette, les conséquences sociales : tout est plus lourd. Nous devons demeurer vigilants ».

Photo : A. P.

Émergence d’un vivier d’entreprises, Objectif, décembre-janvier 2011, p. 40-45.

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