Trop de boulot pour trop peu de qualifiés. La Province, les agences d’intérim et les chambres consulaires avancent des solutions. Mais est-ce suffisant pour combler l’inadéquation entre le vivier humain et les besoins des entreprises ?
Par Aude Perron
Daniel Dupa peut s’estimer un homme chanceux. En temps normal, le président du Centre de Réparation et de Vulcanisation du Pneu, à Koné, aurait toutes les peines du monde à trouver un employé qualifié. C’est que le pneu est un métier spécifique qui ne s’apprend nulle part, sauf sur le terrain. Heureusement, il a Muriel, sa fille de 16 ans, qui, après les cours, vient prêter main forte à l’atelier. Si tout va bien, elle prendra même la relève de l’entreprise.
Rares sont les entrepreneurs sur le Caillou dans cette situation et trouver localement des qualifications, ou simplement des compétences, ressemble plutôt à un chemin de croix. Trop de travail pour trop peu de diplômés ou de personnes formées. Et la province Nord, avec le chantier de l’usine du Nord et le développement économique que ce dernier induit sur la zone Voh-Koné-Pouembout (VKP) n’échappe pas à de dilemme.
Pour les agences d’intérim, le contexte fait figure de casse-tête. « On nous demande des qualifications que l’on ne parvient pas à trouver, », admet Emmanuelle Gambini, responsable de l’agence Manpower à Koné, dont 70 % de l’activité est générée directement par Vavouto. En ce moment, elle cherche des soudeurs, des maçons, des électriciens, des chauffeurs poids lourds, mais également des secrétaires et des comptables. Et pour l’instant, c’est plutôt chou blanc.
Le défi est le même ailleurs. Atout Majeur, une entité du groupe Atout Plus (groupe qui inclut aussi Atout Plus Intérim, première société d’intérim à avoir vu le jour en Calédonie, il y a 20 ans) vient de remporter un important contrat de Koniambo Nickel SAS (KNS) : le cabinet de recrutement doit trouver 500 nouveaux employés tels que des conducteurs d’engin, des médecins du travail, des hygiénistes, ou des techniciens en environnement. Il cherche donc à travers le territoire, mais prioritairement en province Nord où le groupe, à travers son entité Atout Plus Nord Intérim, est présent depuis 9 ans. Il a également la possibilité de s’appuyer sur des sociétés internationales partenaires pour recruter, à l’étranger, des profils plus spécifiques.
A l’affût des besoins
La situation est alarmante : selon CAP Emploi, 79 % des demandeurs d’emploi dans la province ont un niveau CAP/BEP ou inférieur. La Direction de l’enseignement, de la formation, de l’insertion des jeunes (DEFIJ) de la Province Nord a donc pris le problème a bras-le-corps et élaboré deux programmes, dont les formations durent quelques jours à un an. Le premier répond aux besoins liés à l’implantation de l’usine du Nord, avec des formations en électricité, maçonnerie, soudure, peinture, maintenance, etc. Le deuxième programme se cale sur les besoins des entreprises tels que rapportés par la Direction du développement économique (DDE), dans les domaines du tourisme, des espaces verts, de la pêche, de la plongée, ou des services aux personnes, entre autres.
C’est ainsi que, bon an, mal an, la DEFIJ forme environ 2 000 personnes. « On crée une main-d’œuvre qui n’est pas nécessairement qualifiée, mais qui est au moins compétente », précise Anne Carreau, directrice adjointe. Si son objectif premier est d’insérer professionnellement des demandeurs d’emplois, force est de constater que la mission est remplie : « On compte 80 % d’embauchés en CDD suite à nos formations. Cela fait la preuve que les gens d’ici sont capables d’atteindre un premier niveau d’employabilité », se réjouit-elle.
Chez CAP Emploi, on partage le même objectif : « Notre mission, c’est de rendre employable les demandeurs d’emploi », confirme Linda Marcelis, directrice par intérim de l’agence de Koné. C’est pourquoi l’agence a mis en place l’Évaluation de compétences en situation de travail (ECST), un dispositif qui permet à un demandeur d’emploi d’être testé sur une période d’essai de 78 heures. « Le but, c’est que l’entreprise garde la personne », poursuit Linda Marcelis. En 2009, environ 250 personnes sont passées à travers ce dispositif qui a débouché sur un CDD ou un CDI pour une partie d’entre eux.
Les agences d’intérim aussi apportent leur solution au manque de qualification, en dénichant parmi leurs intérimaires de bons candidats pour suivre des formations de la DEFIJ. Elles peuvent identifier les intérimaires les plus motivés et les mettre sur un projet de carrière, avec diverses formations à la clé, et ce, jusqu’au CDI. « Notre objectif, c’est la montée en compétences de nos intérimaires », confie Emmanuelle Gambini.
La Chambre de commerce et d’industrie offre, quant à elle, quarante formations de quelques heures destinées aux entreprises (commercial, management, droit du travail, secrétariat, informatique, sécurité, etc.). Également, elle a inauguré en mars dernier, à Koné, son premier Centre de formation et d’apprentissage en province Nord et lancé un premier CAP (agent d’entreposage et de messagerie), avec l’intention d’en mettre d’autres en place. Une bonne nouvelle pour les jeunes que l’idée de partir étudier à Nouméa peut dissuader.
Miser sur la maintenance
Permettre aux jeunes de rester en province Nord, c’est une des raisons pour lesquelles Jean-Patrick Lerandy, fondateur de Nord Sud Intérim (NSI), fait construire (pour un coût de 100 millions de F CFP) un centre de formation en BTP industriel à Voh, pour la rentrée 2012. Les centres de formations ne sont plus en phase avec le marché. « Il ne faut plus parler de construction à Vavouto et se battre pour des miettes. C’est trop tard. Il faut se positionner pour le futur », martèle-t-il, estimant que celui-ci appartient à la maintenance industrielle avec, dans les 5 à 10 ans, 1500 emplois à pourvoir.
Le futur, Anne Carreau y pense aussi. En 2013, à Koné, un complexe hospitalier devrait sortir de terre, avec un centre de soins externes, un centre d’accueil et une maison de l’enfance. Il faudra trouver des médecins, des infirmiers, des employés de cantine ou du personnel d’entretien. « Pour les infirmiers, on regarde du côté du Canada », confie-t-elle. Et il faudra jouer des coudes parce que le complexe médical de Koutio doit émerger deux ans plus tard, aspirant les mêmes compétences… Bref, la province Nord n’est pas sortie de l’auberge ! En dépit de cela, David Beldjilali, gérant d’Atout Plus, considère les choses positivement : « C’est une chance que nous ayons Goro et Vavouto. L’expérience de grands chantiers internationaux va accroître la compétence et la valeur ajoutée des travailleurs calédoniens. »
Photo : A. P.
L’écueil de la qualification, Objectif, décembre-janvier 2011, p. 46-47.

