Depuis le 17 mars, elle règne sur l’employeur le plus important du Québec, Desjardins. Son défi : maintenir l’équilibre entre les valeurs d’Alphonse et la pression du marché.
Par Aude Perron
« Je déteste le fouillis. Quand je pars le soir, il n’y a plus rien sur mon bureau; c’est classé et organisé. C’est peut-être pour ça que j’aime la comptabilité : c’est bien équilibré, comme une bonne partition de musique. » La nouvelle présidente du Mouvement Desjardins vient de prononcer le mot qui, probablement, lui a permis de se rendre là où elle est et lui permettra d’y rester : l’équilibre. En mars dernier, elle a pris les destinées de la coopérative financière, ses 40 345 employés et ses 144 G $ d’actifs.
Mais qui est Monique Leroux ? Dirigeante au parcours atypique, elle est le contraire du stéréotype du comptable, soutient Daniel McMahon, président et chef de la direction de l’Ordre des comptables agréés du Québec (OCAQ). « Elle est dynamique, passionnée et chaleureuse. On n’imagine pas un comptable avoir ces qualités ! » Une rencontre vous en convaincra pourtant : l’accueil est sincère, la poignée de main franche et le regard bienveillant. Et ce, même si depuis sa victoire, les entrevues se sont enchaînées et qu’elle n’a pas encore entièrement fini de déménager.
Au 40e étage de la tour sud, Monique Leroux est au plus haut du complexe Desjardins, au centre-ville de Montréal. Mais à 53 ans, elle est aussi à un nouveau sommet de sa carrière. Ambitieuse, cette dame de la finance qui figure sur de nombreux palmarès de dirigeants influents ? Pour Isabelle Hudon, on ne peut pas lui reprocher, bien au contraire : « Au Québec, on est gêné par les gens qui ont de l’ambition, déplore la présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Monique n’a pas de complexe. Elle n’a pas de prétention non plus. C’est un équilibre difficile de gérer. »
Les défis de la coopération
Garder l’équilibre. Ce ne sera pas la moindre des qualités à la tête de Desjardins, qu’on veut performante tant au plan financier que coopératif. La gestionnaire hérite d’une institution financière globale que The Banker classe parmi les 100 premières au monde. En même temps, elle ne devra pas négliger ce qui constitue la force du Mouvement, soit ses 5,8 millions de membres et ses 536 caisses du Québec et de l’Ontario. Surtout que ces dernières produisent 75 % des résultats de ce dernier. « C’est la preuve qu’on peut les laisser opérer ! », fait la présidente qui, du coup, ne concentrera pas davantage de pouvoir à la Fédération.
Maintenir la décentralisation, donc, mais en même temps, évoluer dans la même direction. Est-ce réalisable ? Monique Leroux assure que oui : « Desjardins n’est pas un seul navire, mais une flotte de plusieurs navires. Et la Fédération est un bateau fort qui garde le cap. » Il reste que la flotte est suffisamment décentralisée pour que la filiale en valeurs mobilières appuie l’acquisition de la Bourse de Montréal par le parquet torontois et que, paradoxalement, le Mouvement se dise préoccupé ! La dirigeante insiste : « Ne nous mettons pas la tête dans le sable : les bourses mondiales se consolident et il y avait une échéance incontournable à la clause d’exclusivité sur les produits dérivés. Ce qu’on dit c’est que Montréal doit garder l’expertise sur les produits dérivés pour demeurer une place financière vigoureuse. »
Des vœux pieux. Cependant Desjardins a un pourvoir d’influence important. Sa présidente continuera donc de prendre position sur le développement économique, mais aussi l’éducation et l’épargne, puisque c’est la mission de la coopérative. Elle précise que Alphonse Desjardins, le fondateur – un homme qu’elle admire pour ses propos encore d’actualité –, en parlait déjà à son époque. Ces thèmes sont aussi le cheval de bataille personnel de cette native du quartier Hochelaga à Montréal, dans une famille de petits commerçants : « Avec mes parents, on a eu un passage où chaque cenne comptait. Pas chaque dollar : chaque cenne. J’ai appris très jeune l’importance de l’épargne. »
Se bâtir
Si c’est à cette période de son enfance que remonte son intérêt pour la finance, Monique Leroux s’est toutefois d’abord dévouée au piano. Mais alors qu’elle se destine à une carrière de musicienne, la solitude lui pèse. À tel point qu’à 21 ans, elle prend la direction du Saguenay pour se lancer dans des études en administration à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), la seule institution à accepter sa candidature pour peu qu’elle réussisse des cours de rattrapage en mathématiques. Brillante et travaillante, elle les passe haut la main, tout comme le reste de sa scolarité.
L’été suivant, en 1978, un des ses professeurs du baccalauréat la recommande à Gérard Limoges, ex-associé chez Ernst&Young, à l’époque chargé du recrutement. « Monique était très articulée et regardait droit dans les yeux, se souvient le vérificateur à la retraite. Je la questionnais pour la bousculer un peu. Mais elle avait l’intelligence et l’entregent qu’il nous fallait. » Elle est embauchée et c’est le début d’une idylle de 17 ans, où elle passera de stagiaire à associée. « Monique a une rigueur inébranlable, poursuit-il. Et il en faut car le vérificateur doit notamment protéger les actionnaires et les bailleurs de fonds, tout en respectant les Accords de Bâle. C’est une lourde responsabilité. »
Visiblement pas assez, car en 1995, Monique Leroux quitte ses amours pour entrer à la Banque Royale. « J’avais envie d’aller plus loin avec les conseils que je donnais, confie la vérificatrice. J’avais envie de les réaliser avec une équipe. » Son ami Jean-Marc Eustache, président de Transat, qui l’a connue quelques années plus tard, s’étonne encore du geste qu’elle a posé : « Dans un cabinet, tu conseilles. En entreprise, tu prends des décisions et tu vis avec. C’est rare d’avoir envie de faire ce saut-là. Cela demande de la personnalité. »
Elle y passera cinq ans, d’abord comme première vice-présidente, Finances du Groupe financier, puis comme Première vice-présidente, Québec. Tout cela sous l’aile d’Émilien Bolduc – parmi les rares francophones à occuper un poste élevé dans une banque – qui fût autant un mentor qu’un patron exigeant. Elle s’en rendra compte dès 7 heures du matin la journée de l’entrevue où l’oiseau de nuit qu’elle est, arrive, mal réveillé : « Il a commencé en disant que les comptables ne l’impressionnaient pas, relate la gestionnaire, en riant. C’est un homme direct. On ne lui raconte pas n’importe quoi. » L’ex-patron sourit au souvenir de cette « difficile » entrevue. Cependant, pendant cinq années, il a découvert une femme qui écoute, accepte la critique et s’améliore constamment. « Je lui ai aussi fait travailler ses relations avec ses employés et réaliser que pas tous n’ont son intellect et son énergie », dit Emilien Bolduc.
Monique Leroux est un bourreau de travail. Et cela lui a servi, car son parcours n’a pas été un long fleuve tranquille pour la comptable qui a eu à « manger ses croûtes. » Marc Leroux, président d’Univalor et son mari depuis 34 ans, en est le premier témoin : « De l’extérieur, on dirait que tout a été facile. Elle a pourtant eu des patrons avec des objectifs et des standards élevés. Des défis ? Elle en a eu plus qu’une dose homéopathique ! On ne peut pas se rendre là où elle est sans connaître des revers importants. » Déjà comme vérificatrice, elle a connu la controverse puisque son travail consiste à questionner les états financiers présentés par les administrateurs. Ses décisions peuvent aller jusqu’à influencer les profits annuels de l’entreprise, voire le cours de l’action si elle est cotée en bourse ! « Chez nous, elle a appris à transiger avec les conseils d’administration. Elle a su se tenir debout, en étant toujours au fait de ce qu’elle avançait. D’ailleurs, c’est pour ça qu’elle a été nommée associée. »
Redonner
Monique Leroux ne regrette toutefois rien à son parcours qui l’a rendue plus forte. Elle estime qu’on lui a toujours donné sa chance et elle tente donc d’en faire autant auprès des autres. On lui doit la féminisation des membres de l’OCAQ, dans lequel elle s’est impliquée une quinzaine d’années, notamment comme présidente du conseil en 93-94. Première femme dans ce poste, elle aurait suscité des vocations ! Quant aux jeunes, la pionnière veut leur permettre de siéger au conseil de leur institution pour en faire des membres actifs.
Elle déteste l’exclusion : femmes, jeunes, communautés culturelles, tout le monde doit avoir voix au chapitre. « Je déteste l’exclusion. On doit tous pouvoir exposer nos idées et en débattre dans le respect et la confiance. » Si un conflit émerge, il faut le résoudre. Tout cela prend du temps, reconnaît-elle, mais la décision prise n’en sera que meilleure puisqu’elle ralliera tout le monde. Pour réussir comme leader, Monique Leroux puise dans les valeurs qu’elle a fait siennes, et dans les ouvrages dont le Harvard Business Review fait la critique, notamment Mobilizing Minds, de Lowell L. Bryan and Claudia I. Joyce.
Les jeux de pouvoir ne semblent pas l’intéresser. « Elle propose, mais accepte qu’on ne prenne pas son idée. Elle ne froisse pas les gens; elle n’est pas cassante », témoigne Jean-Marc Eustache qui l’a côtoyée lors de la campagne de financement 2003-2004 de l’Institut Pacifique, un organisme qui implante un programme de résolution de conflits et de médiation par les pairs dans les écoles du Québec. On reconnaît à la nouvelle présidente sa grande capacité d’écoute et ses talents de communicatrice. Si elle possédait en partie ces habiletés, l’école Desjardins lui a fourni l’occasion d’affûter ces armes : « Dans le monde coopératif, on ne peut pas imposer les directives. On ne peut que convaincre », résume Pierre Tardif, vice-président du conseil de la Fédération.
Joindre la famille Desjardins dès 2001 s’est donc fait naturellement. D’abord comme présidente de Desjardins Société financière, puis chef de la direction financière du Mouvement. Si l’arrivée de la banquière a fait sourciller, d’autres l’ont d’emblée appréciée. « Monique, c’est du sang neuf pour Desjardins, répète Laurent Villeneuve, directeur de la caisse de Alma. Les gens des banques sont rigoureux et efficaces ; ils ont des mandats clairs. J’ai toujours dit qu’elle nous amènerait de bonnes choses. »
Sa réputation la précède. On lui doit notamment la hausse de 300 % du bénéfice net consolidé de Desjardins Société financière et ses filiales et celle, de 8 % à 22 %, du rendement sur le capital. C’est ce trait qui a incité Isabelle Hudon à accepter la coprésidence du gala de la Fondation de la recherche sur les maladies infantiles à l’automne dernier. « C’était clair qu’elle avait un plan de match. On n’avait pas chiffré notre objectif, mais on voulait que ça réussisse. » Cette fois, la marchandise a été plus que livrée, puisque 500 000 $ ont été amassés, un record pour cet événement-bénéfice.
Il faut avouer que l’administratrice de HEC Montréal, de Fiera Capital et de la SAQ est rudement bien organisée. Déjà, cela se manifeste dans une conversation, dont elle ne perd jamais le fil, la ponctuant de « premièrement » et « deuxièmement ». Plus éloquemment, elle réussit toujours à prendre ses vacances. Son secret ? « Organisation, délégation et confiance, résume la gestionnaire. J’aime l’idée que mon équipe puisse prendre le relai. J’ai toujours fonctionné comme ça et je n’ai pas l’intention de changer ». Elle ne badine pas non plus avec les priorités. La mode n’en est justement pas vraiment une, d’où son look conservateur et les serre-têtes qu’elle a longtemps portés telle une écolière modèle. À l’inverse, les loisirs, oui : « Monique est en forme !, s’exclame son beau-frère, Jacques Leroux, qui partage fréquemment ses sorties sportives. En une journée, elle peut faire jusqu’à 70 km de vélo ou 20 km de ski de fond. »
L’avenir
Mais elle n’a pas fait beaucoup de vélo l’automne dernier quand elle s’est lancée dans la course au leadership de Desjardins. Marc Leroux se rappelle de ce petit-déjeuner où elle lui a demandé son opinion, ainsi qu’à leur fille Anne-Sophie, 12 ans, d’origine chinoise. « On lui a dit qu’on l’appuyait. On a composé une petite chanson et chaque matin, on la chantait avant qu’elle parte pour l’encourager. Ca la faisait rire », relate-t-il, admettant qu’il y a eu des moments tendus. Tout sauf dilettante, elle a également sondé autour d’elle. « Monique est la seule parmi les candidats qui m’ait appelé. Les autres ont préféré appeler des personnes qui votent ! » lance en riant Bruno Godin, directeur de la caisse de Jonquière.
Puis, le 15 mars dernier, surprise : pour la première fois en 108 ans d’histoire, une femme –montréalaise et qui n’a pas été élevée chez Desjardins de surcroît –, l’emporte au 6e tour. « Cela n’aurait pas été la même issue il y a 8 ans, estime Benoit Tremblay, directeur du Centre d’études Desjardins en gestion des coopératives de services financiers à HEC Montréal. C’est donc dire que les mentalités ont évolué chez Desjardins. »
De quoi hérite Monique Leroux ? De grands souliers à remplir : on attribue à son prédécesseur, Alban D’Amours, la fusion réussie des 11 fédérations en une seule qui a permis d’aller chercher des économies et plus d’efficacité. Elle hérite d’une organisation qui se meut moins rapidement que ses comparses financières. Pierre Tardif se porte à sa défense de la coopérative : « Prenez l’exemple de la fédération unique : les experts prévoyaient que ça prendrait 3 à 5 ans à mettre en place. Ca a pris 18 mois ! C’est ça Desjardins : on prend du temps à décider, mais une fois que tout le monde est embarqué, ça va vite. » Elle hérite également d’une présidence en pleine crise des marchés financiers. Mais ce n’est rien pour l’effrayer : « La crise actuelle va amener des opportunités de partenariats et d’alliances, parce que certains joueurs, ici ou ailleurs, vont être fragilisés », estime-t-elle.
Ses priorités restent toutefois l’Ontario, les communautés culturelles et Montréal. Elle souhaiterait faire passer de 22 % à 25 % les revenus hors Québec d’ici la fin de l’année. À moyen terme, soit de 3 à 5 ans, elle prévoit une croissance entre 5 et 10 % des excédents. À plus long terme, la coopérative a un autre défi à relever, selon Benoit Tremblay : « La démographie fait en sorte que les régions se dépeuplent. Desjardins va devoir continuer à se réorganiser en fusionnant des caisses par exemple. Ce n’est pas une réalité qui va se renverser. »
Y parviendra-t-elle ? Certes, Monique Leroux a déjà fait ses preuves, mais aujourd’hui, le travail ne fait que commencer. L’équilibriste vient de poser le pied sur son fil.
Monique Leroux, l’équilibriste, Commerce, juillet 2008, p. 116-122.
Crédit photo : Marie-Claude Hamel

