Noëlla Poemate est enseignante et vient de gagner un prix littéraire, le concours Écrire en Océanie. Portrait de cette jeune femme de 30 ans, qui maîtrise l’art de raconter et de transmettre aux autres.
Par Aude Perron
Noëlla Poemate arrive pile à l’heure, comme si elle arrivait en classe. Mais en ce vendredi matin, au Tumbala Café, à Koné, il n’y a pas d’élèves. Ce n’est pas le professeur qui s’est déplacée pour une entrevue, mais plutôt l’auteur. En effet, le mois passé, elle a décroché un prix littéraire au concours Écrire en Océanie, pour sa nouvelle, Tein, récompensée également en métropole. Histoire d’hier et de deux mains, sa toute première nouvelle, a également été primée ici, l’an dernier. Des textes qu’elle écrit d’un seul jet, sans réécriture, ou si peu, et qui sont tous imprégnés de l’ambiance d’ici, avec ses paysages, ses façons de parler et ses gestes de la vie quotidienne. Et pourtant, même si la grande Déwé Gorodey la considère, avec quelques autres, comme la relève littéraire, la jeune femme insiste : « Je ne suis pas un auteur. »
Noëlla Poemate enseigne le français, depuis 2007, au collège de Tiéta, dont elle est également la directrice adjointe. Un métier auquel elle ne se destinait pas. En 2000, après une licence de lettres à l’université de Nouvelle-Calédonie, elle s’envole vers la métropole, grâce au soutien de son oncle, une figure importante dans sa vie. À l’université de Montpellier, elle complètera un mastère en lettres en modernes, puis toute la scolarité de doctorat. « Ce séjour a été très formateur. J’étais timide. Cela a forgé mon caractère », indique-t-elle. Rentrée au bercail après six ans pour des raisons familiales, elle ne repartira pas. Tant pis pour sa thèse et la formation qu’elle envisageait pour devenir bibliothécaire ! Elle se met à vendre des bananes pour gagner sa vie, avant d’entendre parler d’un poste de prof à Tiéta.
Et c’est le début d’une grande histoire d’amour avec le métier et ses élèves, qu’elle appelle, sans faire exprès, ses enfants ! Elle les adore, mais pas question de leur montrer. De plus, ce qui complique sa tâche, c’est que la jeune femme, dont le père est sicilien et la mère de Baco, a un lien de parenté avec la plupart de ses élèves. Du coup, ils confondent parfois entre la prof de français et la tante ou la cousine. Mais elle clarifie les frontières et demeure sévère et exigeante. Elle leur parle en langage soutenu, leur demande de s’exprimer correctement et les défend de s’insulter « car un jour peut-être, ils devront faire la coutume ensemble. »
Ces derniers ne s’en doutent pas, mais ils sont gâtés : Noëlla Poemate a déjà invité le poète Jean-Yves Meuric et le slameur Paul Wamo à venir à leur rencontre. À une douzaine d’entre eux, elle donne un atelier de littérature, deux fois par semaine, après les classes. Et, ne manquant pas d’ambition pour eux, elle compte envoyer dans un concours des textes de ces graines d’auteurs. Elle prépare également un voyage à Nouméa pour lequel elle amasse des fonds en vendant des gâteaux et en organisant des bingos. « Et j’aimerais les emmener au Louvre », ajoute-t-elle, rêveuse.
Si ses élèves « l’énervent » car elle ne cesse de pense à eux, leur quotidien est également une source d’inspiration… et de préoccupation. La très grande majorité d’entre eux lui ont confié qu’ils ne voyaient plus beaucoup leurs parents, maintenant à l’emploi du chantier de Vavouto. Cela l’inquiète au point qu’elle prépare un roman : « Il faut que quelqu’un en parle. Des parents, cela ne se remplace pas. Et puis, il n’y a pas que Vavouto, dans la vie. Mes élèves veulent tous devenir chauffeur de camion là-bas, alors qu’on a besoin de médecins et d’ingénieurs. » En attendant ce roman, Noëlla Poemate a terminé une troisième nouvelle qu’elle devrait envoyer bientôt au concours Écrire en Océanie et qui, peut-être, fera encore parler de son jeune talent.
Photo : A. P.
Noëlla Poemate : graine d’auteur, Les Nouvelles Calédoniennes, 3 août 2010.

