Calédonien de sixième génération d’origine alsacienne, soixante-huitard et militant invétéré, l’architecte et urbaniste Julien Dillenseger-Rodin n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit d’aménagement du territoire et de culture kanak.
Par Aude Perron
Les Nouvelles Calédoniennes : Que pensez-vous du développement actuel de la zone VKP ?
Julien Dillenseger-Rodin : VKP ne correspond à rien en matière d’aménagement. Regardez les lotissements Green Acres ou Belair : c’est effarant. On construit des lotissements, des zones d’activités, des équipements et ce faisant, c’est le schéma capitaliste que l’on reproduit. La zone est construite en fonction de l’économie seulement et on raisonne à travers des règles d’urbanisme importées de Métropole. Les SDAU, les PUD, les permis de construire : il faut arrêter avec ça. Nos élus ont de bonnes intentions et ils veulent faire des choses, mais sur le terrain, cela ne se voit pas.
Que faudrait-il faire selon vous ?
Il faut repenser l’urbanisme et recréer des textes. En province Nord, la culture kanak est dominante : population, foncier, etc. Et pourtant, rien de cela ne transparaît dans l’aménagement. Il faut partir de cette culture. Ce sont les clans qui doivent répondre à la question : comment faire VKP ? Il ne s’agit pas seulement de construire sur terres coutumières. Il faut partir du foncier clanique et organiser la zone en fonction de la terre, de la mer, des creeks, des lieux tabous, par exemple. Ce n’est pas simple de créer de nouvelles règles d’urbanisme et d’y intégrer la culture kanak. Mais il faut la faire entrer dans les textes occidentaux. Il faut qu’il y ait un changement dans la réflexion et dans l’application.
Existe-il un exemple d’un aménagement en phase avec la culture kanak ?
Oui, c’est l’hôtel de la Province Nord. Tout est respecté : l’arrivée du visiteur, l’implantation, l’orientation, la dispersion des bâtiments, l’allée centrale, la case, la hiérarchie. C’est à peu près le seul exemple qui existe.
Est-ce que c’est plus cher ou plus compliqué ?
Un aménagement ou une architecture en phase avec la culture kanak prend plus de temps car il faut consulter davantage, il faut réfléchir. Chaque projet a son identité propre. En ce sens, je me considère comme un chercheur. Mais cela ne veut pas dire que cela soit plus cher. Ce sont les conneries qui finissent par coûter cher.
Du coup, que pensez-vous du visage de Nouméa ?
J’aime Nouméa, la vieille pierre, les bâtiments coloniaux. La fondation de Nouméa correspond à un état d’esprit de l’idéologie coloniale dans l’aménagement et dans l’architecture. C’est donc cohérent. Le souci avec VKP, c’est que l’aménagement et l’architecture ne correspondent pas à l’état d’esprit de la culture kanak.
Que pensez-vous de « l’affaire » des cases du Mwa Kaa ?
Le Comité 150 ans m’a approché pour que je conçoive le site. Je suis donc à la conception du projet et je partage l’esprit de cette initiative. Qu’est-ce qu’elles étaient belles, ces cases ! C’est une grave erreur de les avoir détruites et surtout de cette façon-là ! A part le centre Tjibaou, il n’y a rien qui évoque la culture kanak à Nouméa. Culturellement, le Kanak n’existe pas.
Bio express
Né le 27 avril 1944 dans une grande famille calédonienne installée à Santo, au Vanuatu. Retour en Calédonie à l’âge de deux ans. A grandi dans la Vallée-du-tir à Nouméa. Quitte le Caillou pour la Métropole à 21 ans et y fait son service militaire et des études d’architectures et d’urbanisme. En 1977, il rentre au pays. N’y trouvant pas de travail, il s’expatrie de nouveau, notamment en Afrique et en Allemagne. Il revient pour de bon en Calédonie en 1990 et s’installe à Koné. Aujourd’hui, on lui doit notamment l’aérogare d’Ouvéa et l’église de Canala.
Photo : A. P.
« On reproduit le schéma capitaliste », Les Nouvelles Calédoniennes, 4 décembre 2012.

