Maax a déjà eu 3 800 employés. Aujourd’hui, elle est criblée de dettes. Son fondateur regrette-t-il de l’avoir vendue ? Peut-on lâcher prise dans de pareilles circonstances ?
Par Aude Perron
« Je suis peiné de voir où Maax est rendu aujourd’hui », laisse tomber l’homme d’affaires beauceron Placide Poulin. Maax, c’était son bébé : un manufacturier de produits de salle de bain qu’il a fondé en 1969 qui, à force d’innover, s’était hissé au premier rang au Canada et 3e aux Etats-Unis. Au moment où il l’a vendue, en 2004, l’entreprise comptait 3800 employés, 24 usines et centres de distribution en Amérique du Nord et aux Pays-Bas et enregistrait un chiffre d’affaires de 642 millions $.
Mais aujourd’hui, son avenir est incertain. Comme tous les manufacturiers du Québec qui ont des activités aux États-Unis, Maax n’a pu échapper pas à la force du huard : la conversion des ventes américaines en dollars canadiens plombe son chiffre d’affaires. À cela s’ajoute la flambée des matières premières, notamment le pétrole, à partir duquel on fabrique les résines utilisées dans la confection de baignoires. Et comme si cela n’était pas suffisant, le marché américain de la construction résidentielle s’est écroulé depuis l’éclatement de la bulle immobilière il y a un an. Malmenée, l’entreprise a été vendue de nouveau et a déclaré faillite cet été. La conjoncture économique explique-t-elle à elle seule les déboires de Maax ? Commerce s’est rendu à Sainte-Marie, pour rencontrer un des bâtisseurs du Québec, Placide Poulin, et recueillir sa perception des événements.
En ce lundi de la fin du mois d’août, il vente fort en Beauce et le ciel est agité. Dans son bureau de CAMADA, le holding familial qu’il a mis sur pied avec ses enfants il y a deux ans, Placide Poulin, fort de ses 70 ans, dégage tout autant d’énergie. Depuis la vente de Maax, il s’amuse à jouer les anges financiers : il commandite le FIER Cap-Diamant et du FIER beauceron et se consacre à faire émerger des entreprises dans sa région, notamment des manufacturiers du secteur de l’habitation. Mais les angoisses d’être un manufacturier aux prises avec un dollar fort, il ne les a plus : « Ce matin, je me lève et le dollar est à 95 cents : je m’en fiche, lance-t-il en riant. Je suis bien dans ma peau ! » Nul doute, il y a bien une vie après avoir donné 31 ans à Maax. Et pourtant… Placide Poulin ne peut s’empêcher de suivre son évolution de se demander comment les choses auraient pu être autrement.
Tout a commencé en 2001. Pour des raisons personnelles qu’il ne souhaite pas dévoiler, mais également en raison des semaines de 80 heures et des incessants voyages aux Etats-Unis, Placide Poulin se décide à préparer sa sortie : il conserve la présidence du conseil, mais cède son poste de PDG à son chef des opérations, André Héroux, à l’emploi du fabricant depuis la fin de 1999. Mais dans cette organisation désormais bicéphale, le fondateur n’est plus aussi à l’aise. « C’est difficile de laisser la direction de son entreprise après l’avoir dirigée pendant plus de 30 ans et y avoir inculqué ses valeurs, justifie-t-il. C’est difficile de part et d’autre de la transition. » En septembre 2003, on se résout à mettre la manufacturier de baignoires en vente.
Surprise : les enfants Poulin et la concurrence passent leur tour. L’ainée, Marie-France, qui a œuvré 19 ans chez Maax et a occupé plusieurs vice-présidences, se fait laconique sur le sujet et ne perçoit pas qu’elle ait raté sa chance en 2004, en ne reprenant pas le flambeau : « Je n’ai pas de regrets sur la façon dont les choses se sont passées. Quand on a su qu’il voulait vendre, on s’est questionné si le moment était le bon ou non. On a eu le loisir de dire tout ce qu’on pensait. La communication était très bonne. » Elle se désole toutefois du fait que la manufacturier soit malmené présentement : « On souhaite tous que Maax ait une longue vie. Au moins, on peut se dire qu’on a contribué au succès qu’elle a connu », ajoute-elle, philosophe.
C’est donc un groupe d’investisseurs privés avec en tête J.W. Childs Associates, de Boston, qui met la main dessus, sonnant du même coup la fin de l’ère des Poulin chez Maax. Cette sortie par la petite porte, la famille s’y attendait. Mais le fondateur s’est senti tenu à l’écart pendant tout le processus de la vente, n’ayant rencontré les nouveaux propriétaires qu’une seule fois. « Et que dire des enfants ? renchérit-il. Les trois mis ensemble, c’était beaucoup d’expérience. Ils avaient occupé tous les postes clé dans l’entreprise ». Ce n’est rien pour que Placide Poulin ait en haute estime ces sociétés de capitaux privés, aux méthodes souvent musclées, qui endettent les entreprises pour les acheter, les privatisent, les dégraissent et les revendent pour encaisser la plus-value. Maax n’y a d’ailleurs pas échappé : elle traîne une dette qui ne cesse de se gonfler et qui se chiffre aujourd’hui à 541 millions $. « C’est ça, le malheur de ces fonds ! », déplore l’entrepreneur.
Du coup, Maax, étranglée par sa dette et talonnée par ses créanciers, a été mise en vente de nouveau en avril dernier. Naturellement, tous les regards se sont tournent vers les Poulin qu’on souhaitent voir reprendre les choses en main et qui, après un long suspense, font une offre. Geste sentimental ? Pas du tout : les enfants Poulin viennent de fonder Kalia, une entreprise de robinetterie haute gamme et reprendre Maax leur permettraient de faire sauter l’entente de non-concurrence (jusqu’en juin 2009) qu’ils ont signé en quittant l’entreprise. Mais, coup de théâtre, leur offre, comme toutes les autres, est refusée. Les actifs de Maax sont récupérés par son créancier principal, Brookfield Bridge Lending Fund, pour la somme de 270 millions $. La moitié du prix auquel Placide Poulin l’a cédé, quatre ans plus tôt.
Quelle issue aurait préféré ce dernier ? Placide Poulin laisse errer son regard dans la grisaille du dehors et prend le temps de réfléchir, comme pour vérifier si la relève familiale est toujours ce qu’il aurait souhaité. Oui, c’est encore le cas, même s’il s’est toujours demandé si son rêve était également celui de sa progéniture. « J’aurais aimé que les enfants soient dans la continuité de Maax. Après tout, la salle de bain, c’est la famille Poulin ! Si j’avais été plus jeune, j’aurais fait les choses différemment : j’aurais pu attendre qu’ils soient prêts. » Selon Jean-Pierre Dupuis, professeur de management à HEC Montréal, c’est souvent d’ailleurs le meilleur des scénarios : « Que la famille reprenne est généralement la situation idéale. C’est une bonne garantie pour la stabilité de l’entreprise, pour les emplois ainsi que pour la communauté. Mais ce n’est jamais évident pour une entreprise de passer le cap du fondateur. » Et cette continuité évite les changements de mains rapprochés : « Deux fois vendue en l’espace de 4 ans : c’est beaucoup de perturbations en peu de temps pour une entreprise », poursuit-il.
« Si les choses se sont passées comme cela, il faut croire que c’est mieux ainsi », laisse tomber l’entrepreneur beauceron, en guise de conclusion. A-t-il vraiment lâché prise ? Il est permis d’en douter : coquin, Placide Poulin continue de consulter les résultats que Maax publie sur son site…
Placide Poulain, Maax, Commerce, novembre 2008, p. 3-6
Photo : Maude Chauvin

