Endettement des Canadiens : la bombe à retardement

Les dettes et les faillites sont en hausse. Le taux d’épargne est à son niveau le plus bas. La récession américaine s’installe. Sommes-nous assis sur une bombe à retardement ?

Par Aude Perron

Michael Lofquist retient son souffle. Le directeur du marketing à l’agence de crédit Equifax regarde la récession américaine menacer de se propager telle une onde de choc et espère que la frontière canadienne tiendra bon. « Si notre économie se détériore à son tour et que des emplois sont perdus, les défauts de paiements et les faillites risquent de s’accroître », estime-t-il.

Voilà qui fournira beaucoup de travail à Eric Lebel, mais le syndic de Raymond Chabot Grant Thornton  est loin de s’en réjouir. Déjà, il s’inquiète que la clientèle qu’il voit défiler dans son bureau a changé de visage dans les dernières années. « Avant, les faillites touchaient les gens entre 35 et 50 ans, parce qu’ils ont des besoins financiers plus importants. Maintenant, ce sont des personnes âgées et des jeunes qui passent dans mon bureau; la faillite s’est élargie à toutes les catégories d’âge », déplore-t-il. 

Et non contente de s’étendre à tout le monde, la faillite progresse depuis 20 ans : au Québec, d’après les données du Bureau du surintendant des faillites, le taux par millier d’habitants de 18 ans ou plus s’est hissé à 4,1 comparativement à 1,5 en 1987. Au Canada, le scénario se répète, le taux ayant passé de 1,2 à 3,1 sur la même période. Les causes des faillites sont multiples, mais pour Eric Lebel, une chose est certaine : « Ce n’est pas un problème de chômage. C’est un problème de surconsommation du crédit. » Imaginons donc ce que cela donnera quand les pertes d’emploi s’en mêleront…

Le crédit à la consommation est omniprésent : selon une récente note de la banque CIBC, la valeur des prêts personnels, des marges ainsi que des 64 millions de cartes de crédit des Canadiens enregistrent une croissance annuelle de plus de 10 %. Si bien que Equifax révélait qu’en 2008, leur dette non-hypothécaire s’est chiffrée à 376 G $, une hausse de 208 % par rapport à 1998. Un constat préoccupant selon Michael Lofquist : « Les dettes hypothécaires sont considérées comme de bonnes dettes. Mais on ne peut pas en dire autant de celles à la consommation. » Ainsi, tout ce crédit à la consommation, conjugué aux prêts hypothécaires, fait qu’au premier trimestre de 2008, la dette des ménages représentait 123,8 % de leur revenu disponible ! 

Et le niveau d’épargne n’apporte pas de soulagement : parmi tous les pays de l’OCDE, le Canada se distingue tristement avec un taux d’épargne à 1,5 % en 2007, faisant mieux que les États-Unis, la Finlande et la Norvège seulement ! Comment en sommes-nous arrivés là ? « En période de croissance, les gens ont tendance à baisser leur garde et à épargner moins », estime Stéfane Marion, économiste en chef adjoint à la Banque Nationale. Tous les astres sont en effet jusqu’à maintenant alignés pour le délaissement de l’épargne et pour l’endettement accru : la bonne tenue de l’économie pousse à la hausse le revenu personnel et alimente la confiance des consommateurs, la maîtrise de l’inflation permet de garder bas les taux d’intérêt et le marché de l’habitation jusqu’à tout récemment effervescent a gonflé la valeur des maisons et créé un sentiment de richesse chez les propriétaires. 

Attention à la panique !

Vu le niveau d’endettement des Canadiens, ce n’est donc pas le meilleur moment pour que la récession économique américaine s’invite de ce côté-ci de la frontière. Cependant, l’économiste principal de la Fédération des caisses Desjardins, Mario Couture, n’est pas prêt à crier au loup. C’est que, selon lui, le taux d’endettement des ménages fausse la lecture de la situation. « C’est un concept boiteux car il ne tient pas compte des actifs des ménages. Ce qu’il faut regarder, c’est la capacité des ménages de faire leurs remboursements. » Et à cet égard, les résultats d’une enquête, menée entre juin 2005 et décembre 2007 par Equifax, semblent rassurants : seulement 1,2 % des Canadiens ne paient pas leurs comptes à temps, qu’il s’agisse de prêts personnels, marges ou cartes de crédit. 

Stéfane Marion n’est pas non plus un adepte de cet indicateur : « Évidemment, si l’on compare le revenu moyen des Canadiens, environ 50 000 $, avec une dette hypothécaire de 200 000 $, ça paraît explosif ! Mais il faut plutôt comparer la dette avec l’avoir net. » Et dans ce cas, en effet, l’endettement des ménages est soudainement plus raisonnable, à 19,6 %. Il faut dire que contrairement aux Etats-Unis où l’avoir des ménages a fondu avec l’éclatement de bulle immobilière et ses hypothèques exotiques, le marché canadien, lui, bien qu’en ralentissement, se porte encore bien. « Au Canada, la qualité du portefeuille hypothécaire est bonne, Mario Fortin, professeur d’économie à l’Université de Sherbrooke. C’est toutefois l’inverse aux États-Unis et cela a mené à l’effondrement du marché immobilier ».

Alors tout va bien ? Pas si vite,  devant le spectre d’une récession américaine, il y a de quoi s’interroger. « L’économie canadienne est en bonne posture pour absorber une partie de la récession, assure Stéfane Marion. Mais si elle dure plus que les quelques trimestres prévus, cela aura un impact sur le marché du travail et donc sur les ménages endettés. » Par chance, peu de menace du côté des taux d’intérêt, selon Mario Couture : « La probabilité que les taux remontent de façon importante est quasi-nulle. Surtout qu’en ce moment, le prix du pétrole baisse, ce qui réduit les pressions inflationnistes sur l’économie canadienne. »

Si l’on attend un ralentissement économique, la crise financière actuelle se fait toutefois déjà sentir : « Le crédit s’est resserré, constate Mario Fortin. L’écart entre les taux hypothécaires et les obligations gouvernementales se creuse. » Ce qui n’est pas mauvais car cela permettra aux ménages de se faire plus prudents, observe pour sa part Mario Couture : « Les ménages vont être amenés à épargner davantage. Au Québec, depuis les 6 premiers mois de l’année, la croissance de l’épargne traditionnelle, comme les CPG, est de 10 % ! » Cela aura-t-il un impact véritable sur le taux d’épargne ? Rien n’est moins sûr : l’OCDE estime que ce dernier atteindra un plancher record, à 1 %, en 2008 et 1,1 % en 2009…

Endettement des Canadiens : la bombe à retardement, Finance et Investissement, 1 novembre 2008, p. 33

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