L’endettement des Américains complique les choses

Devenir propriétaire fait partie du rêve américain. Mais aujourd’hui, le rêve est devenu cauchemar.

Par Aude Perron

« Owning a home is part of the American dream ». C’est sur cette phrase que s’ouvre le guide au consommateur sur les taux d’intérêts variables qu’a publié la Réserve fédérale en novembre 2006, Aujourd’hui, en pleine crise mondiale, le rêve a viré au cauchemar : les Américains sont étranglés par leurs dettes. En 2006, leurs obligations (hypothèque, prêts personnels et cartes de crédit), représentaient 127,2 % du revenu personnel disponible. Dix ans plus tôt, elles ne correspondaient qu’à 84,6 %. C’est que pendant cette période de relativement bonne tenue économique, les ménages ont vu leur revenu personnel disponible se multiplier par 1,7 et leurs dettes par 2,5, selon le U.S. Department of Commerce.

Il faut dire qu’encore tout récemment, le crédit coulait à flot aux Etats-Unis. Les Américains possèdent en moyenne 4 cartes de crédit dans leur portefeuille et plus de 10 % d’entre eux ont plus de 10 cartes en leur possession. Et que dire du montant sur ces cartes ? Des records qui sont pulvérisés l’année suivante ! Quant au nombre de prêts personnels, ils ont suivi la même tendance à la hausse. Ainsi, selon The Nilson Report, les dettes de consommation aux Etats-Unis ont atteint le montant record de 2 550 G $ en 2007. Cela est dû en partie à la titrisation des prêts, un marché qui s’est multiplié par 20 entre 1995 et 2005, explique Eric Pineault, économiste et professeur de sociologie à l’UQAM. Pourquoi cet engouement ? Parce le risque est transféré à un tiers, le bilan est soulagé ce qui permet d’offrir davantage de crédit.

L’effervescence du secteur immobilier n’est pas non plus étrangère à l’endettement américain et ce, pour plusieurs raisons : d’abord, le système fiscal américain permet de déduire des impôts les intérêts payés sur son prêt. Également, bulle technologique et 11 septembre obligent, les taux d’intérêt ont chuté au début de 2001 et sont restés faibles. De plus, contrairement au Canada où les hypothèques sont majoritairement distribuées par des institutions de dépôts, aux Etats-Unis, le deux tiers est distribué par des courtiers. « La réglementation des courtiers est défaillante, affirme Mario Fortin, professeur à l’Université de Sherbrooke. Ils n’agissent pas dans l’intérêt du prêteur ni de l’emprunteur, allant jusqu’à trafiquer le dossier de ce dernier pour qu’il obtienne son prêt ! » « Et il n’assument pas les pertes si les ménages font défaut, ajoute Francis Généreux, économiste senior au Mouvement Desjardins. Donc ils ont tendance à prendre plus de risques. » Ainsi, sans garde-fous à la manière d’une SCHL qui fournit des garanties au prêteur, des ménages au crédit douteux ont massivement accédé à la propriété, jouissant de termes plus-que-laxistes tels qu’un prêt sur 40 ans, sans remboursement de capital, ou pire, des remboursements inférieurs aux seuls intérêts ! 

Ainsi, sans surprise, la part des obligations hypothécaires dans l’endettement total est passée de 73,5 % en 2000 à 80,3 % en 2006. « La maison était devenue la principale source d’épargne, illustre Stéfane Marion, économiste en chef adjoint à la Banque nationale. Les gens pensaient que le prix de leur maison ne baisserait jamais et donc, qu’ils ne perdraient jamais leur équité. » Bref, ils ont mis tous leurs œufs dans le même panier. Pour Francis Généreux, le problème est surtout venu du financement à court terme, c’est-à-dire à taux variable : « Les gens pensaient qu’avec la maison qui prenait de la valeur, ils pourraient toujours se refinancer à des termes plus favorables. » Mais le pire, d’après Eric Pineault, c’est que les propriétaires ont utilisé leur équité pour contracter des prêts à la consommation supplémentaires, repoussant de nouveau les limites de leur endettement.  

Une véritable bombe à retardement. Piégés par ces fameux teaser rates qui remontent brutalement et une bulle immobilière qui se dégonfle due à la saturation du marché, les Américains ont vu l’inimaginable se produire : le montant de l’hypothèque a rattrapé et même dépassé la valeur de leur maison. Selon le Wall Street Journal, presque 1 propriétaire sur 6 serait dans cette situation. Adieu, équité ! 

Si seulement les ménages avaient épargné pendant ce temps, cela aurait désamorcé en partie ce cocktail explosif formé par la titrisation, l’endettement et la bulle immobilière. « Mais il n’y avait pas les conditions institutionnelles pour que les gens épargnent. Regardez l’offre de crédit : les banques se sont livrées une concurrence féroce pour aller chercher les dernières parts de marché », se désole Eric Pineault, qui n’hésite pas à appeler ces dernières des « pushers » du crédit. En effet, on estime à 5,3 G le nombre de cartes de crédit que les ménages se sont vus offrir en 2007. Alors on s’étonnera peu de voir le taux d’épargne américain se situer aujourd’hui en dessous de 1 %, d’après les chiffres du U.S. Department of Commerce. « Les gens ont remplacé l’épargne par celle qu’ils ont vu dans leur maison. Le retournement de cycle actuel conjugué à la désépargne fait en sorte que les ménages ont peu de marge de manœuvre », fait Stéfane Marion. 

Et ce ne sont pas les banques qui vont leur en fournir une ! En effet, les institutions financières, échaudées par ces milliers de ménages en défaut de paiement et désormais méfiantes vis-à-vis de leurs consœurs également touchées, ont quasi fermé le robinet du crédit au consommateur. Pour preuve, elles hésitent à emboîter le pas aux baisses du taux directeur de la Réserve fédérale, aujourd’hui à 1,5 %. Et les plus récents chiffres de la Réserve fédérale indiquent que le crédit à la consommation a reculé de 7,9 G $ en août dernier. L’entreprise en pâtit également, alors qu’elle a toujours besoin de financer stocks et investissements. Sans crédit, elle tourne à moindre régime et licencie. C’est en partie ce qui explique le recul du marché du travail, enregistré en septembre dernier : autant que 159 000 emplois ont disparus. 

Nul doute, la situation des ménages américains pourrait prolonger le ralentissement économique. Louis Vachon, le grand patron de la Banque nationale laissait entendre, en entrevue récemment,  que leur surendettement serait long à corriger et donc risquait de brider la reprise. « Les secteurs en pâtiront le plus sont ceux qui dépendent du crédit », résume Mario Fortin. Surtout que les ménages se feront désormais plus prudents et reprendront goût à l’épargne. L’OCDE table d’ailleurs sur une épargne à 1,8 % en 2008 et 1,4 % et 2009. Une bonne nouvelle pour le bilan financier des ménages. Mais une moins bonne pour une économie dont plus du deux tiers de l’activité dépend des dépenses de consommation…

L’endettement des Américains complique les choses, Finance et Investissement, 1 novembre 2008, p. 32.

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