Martin Matte : le « fendant » au grand cœur

520 spectacles, 462 000 billets vendus, 4 prix au dernier Gala Les Olivier, une page Facebook de 30 101 admirateurs. Portrait d’un gars qui doute, malgré tout.

Par Aude Perron

Trois ou quatre fois par semaine, quelque part au Québec, l’humoriste Martin Matte est en tournée pour son plus récent spectacle. Dans l’assistance, des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes rient à s’en fendre la rate : on dirait que tout le monde est au rendez-vous pour le plaisir de se faire « baver » par le plus grand « fendant » de la province. Il semblait donc tout indiqué de le rencontrer au marché Jean-Talon, un autre des incontournables rendez-vous de la fin de semaine : là, tout le grand Montréal converge pour un bain de foule bruyant et bigarré, entre les étals colorés de produits de saison, les parfums qui se bousculent et la bonne humeur des  maraîchers.

Si la commotion que crée habituellement sa présence est évitée en ce mercredi matin, impossible toutefois pour l’auteur de Condamné à l’excellence de passer inaperçu : bien mis dans son costume moiré à rayures, barbe d’un jour et sourire fondant, les chalands et les maraîchers s’arrêtent pour le regarder, lui serrer la main, se faire poser avec lui, ou encore lui dire qu’on a sur notre frigo des billets achetés il y a des lustres et qu’on trépigne d’impatience d’aller l’écouter enfin ! Martin Matte, chaleureux et sincère, se prête au jeu, écoute et s’intéresse. Et les gens repartent, tout étonnés de constater qu’il est aussi authentique, entre deux rangées de citrouilles, que sur scène…

Mais qui est donc est cet homme au charme duquel personne ne semble résister ? Martin Matte, 38 ans, se rappelle d’avoir toujours chercher à faire rire. « Je faisais de l’ironie, je faisais croire des affaires à mes oncles, aux amis de mes parents, se remémore le Lavallois. D’aussi loin que je me souvienne – j’avais peut-être 4 ans –, on me disait que j’allais faire comme Yvon Deschamps. Mais pas une seconde je pensais faire ça comme métier. » Jusque dans la vingtaine, alors qu’il découvre la liberté d’être un adulte. Après avoir complété deux certificats à l’UQAM, l’un en administration et l’autre en gestion du personnel, il entre comme contremaître à l’usine de portes et fenêtres de son père. Mais par pour longtemps. Accepté à l’École de l’humour, il annonce à son père, un modèle influent, qu’il quitte l’entreprise familiale pour s’en aller « raconter des histoires ». On est en 1993. La récession économique a beau tirer à sa fin, il faut être assez téméraire pour lâcher un emploi, bien payé, voiture fournie de surcroît ! « Mais faire rire, surprendre, baver, raconter, j’adore ça, explique-t-il, comme pour justifier sa décision de l’époque. C’est imbibé dans moi, c’est une seconde nature. C’était très fort en dedans et ça demandait à exploser, j’imagine. »

Et pour exploser, cela a explosé. Depuis sa sortie de l’école en 1995, l’ascension de Martin Matte donne le vertige entre Allo Prof ! à Télé-Québec, Caméra Café à TVA, ses apparitions au Grand blond avec un show sournois à Radio-Canada, l’animation de galas, d’émissions et de radio et, non les moindres, ses désopilantes publicités pour Honda où il exaspère Roger, un pauvre pompiste qui n’a rien demandé. Celui qui est passé d’illustre inconnu à coqueluche des Québécois, en à peine 15 ans de métier, se fait même courtiser par la France. Cependant, il n’est pas encore pressé d’aller chercher la reconnaissance des cousins de l’autre côté de l’Atlantique. « Pas d’enfants, j’irais tout de suite, admet le jeune père, qui ne s’épanche sur sa vie personnelle qu’au compte-goutte. Mais c’est certain que je vais finir par aller tâter le terrain. » 

« Je crois qu’au Québec, on a quelque chose d’unique en humour. C’est une chronique de notre société. C’est nous. »

Craint-il que son personnage ne soit pas exportable ? Pas du tout, mais il avoue du même souffle que si son spectacle affiche complet un an d’avance, c’est que l’humour est un trait bien culturel. « L’humour est une chasse gardée. Je crois qu’au Québec, on a quelque chose d’unique en humour. C’est une chronique de notre société. C’est nous. » Alors, sa tiédeur à l’égard du marché français cacherait-elle l’angoisse de ne pas y réussir, lui qui s’est habitué au succès ? La question se pose car Martin Matte admet qu’il doute parfois, et notamment quand, après le succès de son premier spectacle, Histoires vraies (2000-2004), il a dû se remettre à l’écriture : « Je suis quelqu’un de confiant, mais j’ai aussi une certaine fragilité. Il y a eu beaucoup de moments où je me suis dit : est-ce que je vais y arriver ? est-ce que je vais être capable de réécrire ? C’était comme une montagne. Cela a été très stressant. Un an et demi après, ça y’est : j’ai mon show, ça roule et on a de bonnes critiques. Ouf, quel apaisement ! » Et voilà la clé de l’énigme de ce personnage « fendant » et sûr de lui : Martin Matte a l’épiderme sensible et se protège…

Si l’écriture de Condamner à l’excellence a parfois tenu du chemin de croix, son auteur admet que c’est seulement dans cette tournée-ci qu’il réalise l’impact qu’il a dans la vie des gens, au gré de la lecture des quelque 150 courriels qu’il reçoit par semaine. Il faut dire que l’humoriste aborde des sujets nettement plus délicats, telles que le décès de père, survenu en 2002, et le traumatisme crânien frère ainé, des suites d’un accident de la route en 1986, dans lequel ce dernier a laissé sa mémoire et son inhibition. « Cela m’a pris une certaine maturité avant de pouvoir en rire, confie-t-il. Mais c’est le numéro dont je me fait le plus parler. Les gens sont touchés parce qu’ils vivent la même chose, avec un enfant autiste ou handicapé. Et ça leur fait beaucoup de bien », confie-t-il, précisant que le numéro est savamment dosé, entre émotions fortes et éclats de rire qui arrivent en renfort. 

Et ne se contentant pas uniquement de parler du pénible rôle d’aidant naturel, Martin Matte a mis sur pied il y a deux ans, une fondation éponyme dont les fonds servent à ouvrir des centres d’hébergement pour répondre aux besoins physiques, psychologiques et sociaux des personnes ayant subi un traumatisme crânien. Ainsi, grâce au soutien de précieux partenaires tels que l’Hôpital juif de réadaptation de Laval, la Fondation IntégrAction du Québec et la communauté d’affaires, une première maison – abritant 11 victimes – a vu le jour en septembre dernier. Bien que le projet ait coûté presque 2 millions $, l’humoriste ne compte pas s’arrêter là et espère en inaugurer d’autres…

Nul doute, on a affaire à un homme profondément humain, dévoué et bûcheur, autant dans ses causes, que dans son métier. « Tout revient au travail, raconte celui dont les textes sont manucurés à la virgule près. Le talent est essentiel, mais il faut travailler fort et manger ses croûtes pour réussir. Il faut savoir bien s’entourer et avoir la bonne attitude pour que ton équipe ait envie de travailler fort. Car il ne faut pas se leurrer : si tu as du succès, c’est parce qu’il y a une équipe derrière toi. » Est-ce la leçon de la fin ? Non, il semble qu’il en reste une : « Ouvrez-vous un compte d’épargne chez Desjardins !, répond-il du tac-au-tac, cédant à l’envie d’en pousser une bonne. Non, pour de vrai : je dirais qu’il faut s’écouter, croire en soi et aller au bout de ses rêves. »

Martin Matte : le « fendant » au grand cœur, Espace D, novembre-décembre 2008, p. 36-37

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