Sous les toits de la honte

Dans son discours de politique générale, le président du gouvernement Philippe Germain évoquait les quelque 200 immeubles insalubres du Grand Nouméa à réhabiliter. Etat des lieux dans un milieu où la loi du marché remplit le vide juridique.

Par Aude Perron

Au milieu de la pièce, un seau vert, comme s’il faisait partie des meubles. Au plafond, des cloques, des moisissures et même carrément des trous. « Quand les voisins du dessus utilisent l’eau, ça tombe direct chez nous. » Cela fait cinq ans qu’Henri (*), 32 ans, habite Vallée-du-Tir dans un logement qu’il partage avec sa femme et ses enfants, ainsi que la famille de son cousin, arrivée il y a un an. Quatre adultes et cinq enfants dans un F2 pour un loyer de 61 000 francs. « C’est sale ici. Il y a des cafards et des souris. Aucune rénovation n’a été faite, même pas la peinture à l’arrivée. J’ai réussi à les faire venir seulement pour mettre une cloison vitrée autour de la douche car l’eau coulait partout sur le sol, il fallait mettre les serpillières. ça a pris deux ans avant qu’ils viennent. »

Autre lieu, même topo. A la Vallée-des-Colons, Eugène (*) est « fatigué ». Cela fait environ vingt ans qu’il habite un petit F2 au loyer de 50 000 francs par mois. « Il y a des moisissures partout, la plomberie est foutue. Chaque semaine, je dois changer des ampoules à cause des courts-jus. A 700 balles l’ampoule, ça commence à faire un budget ! »

Marché. Du coup, l’homme d’une cinquantaine d’années ne les remplace plus. « Le soir, c’est la télé qui me fait de la lumière. » Dans cet immeuble de huit logements, son jeune voisin connaît les mêmes problèmes d’électricité, « surtout quand il pleut ». Résultat ? Son ordinateur, son micro-ondes, sa télé et son chargeur de téléphone portable sont « tous grillés ! » Sans le savoir, Eugène fait partie des quelque 5 000 locataires qui habitent l’un des 233 immeubles dégradés, voire insalubres, de Nouméa. Ces chiffres proviennent d’une base de données mise sur pied par le Syndicat intercommunal du Grand Nouméa (SIGN), en l’an 2000.

Ces immeubles, détenus par des privés, sont pour la très vaste majorité situés à Nouméa, dans les vieux quartiers : Vallée-du-Tir, Vallée-des-Colons, ou encore Faubourg-Blanchot. Constructions approximatives, matériaux de piètre qualité, équipements minimalistes, absence d’eau potable, W.C communs, pièces sans fenêtres : l’insalubrité est polymorphe. Parmi ces propriétaires, beaucoup de « marchands de sommeil » qui font jouer la loi du marché. Et des locataires coincés là, faute de mieux. « Cette base de données n’a pas de valeur juridique. Nous n’avons aucun outil pour intervenir auprès d’un propriétaire. Nous ne pouvons que l’inciter à faire des travaux. Mais si les loyers rentrent, pourquoi rénover ? » regrette Dominique Bayol, chef du pôle urbain du SIGN.

Remorque. Seule solution face à un propriétaire négligent : que l’immeuble soit repris par un bailleur social (soit parce que le propriétaire, dépassé par les dégradations, souhaite vendre, soit parce que le bailleur fait une offre ou soit dans le cas d’une succession). Depuis 2008, la SIC a repris cinq de ces immeubles dégradés. « Ils n’étaient pas récupérables. On les a tous démolis », indique Benoît Naturel, directeur adjoint de la SIC. Ce dernier reconnaît qu’il faudrait faire plus, mais que les outils manquent, tels que de nouveaux dispositifs de financement ou l’assouplissement des règles d’urbanisme permettant de réaliser une opération rentable. En tout, depuis 2000, seuls une vingtaine d’immeubles sont sortis du parc locatif dégradé recensé par le SIGN (un bailleur social a repris ou le propriétaire a rénové). « Ce n’est pas beaucoup », commente Dominique Bayol.

Mais surtout, le pool d’immeubles dégradés ne parvient pas à diminuer : en 2010, la base de données en recensait 236 *. Henri a de l’espoir. En début d’année, son immeuble a été racheté par un bailleur social. Compte tenu de l’état de son logement, il a demandé une baisse de loyer, mais il ne serait pas fâché d’être relogé. « Je veux juste avoir un toit et être bien chez moi. »

* Notre édition du 16 novembre 2010 : « Visite chez les marchands de sommeil ».

Le chiffre

5 000. C’est le nombre de personnes qui résident dans l’un des 233 immeubles dégradés que compte l’agglomération.

Repères

De l’aide au logement

En 2007, la province Sud a mis sur pied un dispositif d’aide au logement, qui représente une enveloppe de 2 milliards de francs, financée aujourd’hui par la Nouvelle-Calédonie et le FSH (Fonds social de l’habitat). S’il s’agit d’un outil pour aider les locataires (du privé ou du public), c’est aussi indirectement un moyen d’encourager les propriétaires à respecter les normes d’habitabilité des logements en matière de confort, sécurité et salubrité. En effet, si le propriétaire joue le jeu, les locataires ont accès à l’aide : « Cela sécurise les loyers du propriétaire et il va même pouvoir en tirer des revenus plus intéressants », explique Olivier Thupako, chef de la Direction du logement de la province.

Des normes réservées au cadre du dispositif

Il n’existe pas pour le moment de normes d’habitabilité. Celles de l’aide au logement de la province ont été développées dans le cadre strict du dispositif « pour qu’elle puisse exercer cette compétence déléguée par la Nouvelle-Calédonie. A terme, c’est la Nouvelle-Calédonie qui devra fixer des normes qui s’appliqueront d’une manière générale », rappelle Olivier Thupako.

Photo : Thierry Perron

Sous les toits de la honte, Les Nouvelles Calédoniennes, 21 mai 2015

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