Lundi et mardi, des lycéens ont arpenté la plaine des Gaïacs à travers des vestiges de la période américaine. Objectif : valoriser ce patrimoine historique en y créant des sentiers de découverte.
Par Aude Perron
« Déjà, je suis perdue. Je ne saurais pas retrouver la route. » Tifen (*) est un peu découragée. Ce matin, elle et une vingtaine de ses camarades de la filière bac technologique du lycée agricole, sillonnent la Plaine des gaïacs (PDG). Il faut se frayer un chemin parmi les brousses et les aloès, éviter de s’entraver dans la fausse cuscute ou se tordre une cheville sur un terrain parfois traitre. Et surtout, il faut se repérer dans cette immensité de quelques 8 000 hectares. Pour une sortie en pleine nature, loin des bancs d’école, celle-ci n’a rien d’une sinécure.
Mais Tifen et les autres élèves ne sont pas là pour faire une petite ballade santé. « L’objectif est de réaliser un projet de valorisation de la Plaine des gaiacs pour faire découvrir ce patrimoine aux enfants, explique Gilles Reiss, à la DEFIJ, Province Nord. C’est au départ un projet pédagogique mais qui est pluridisciplinaire car d’autres directions s’y sont intéressées comme la DESAS (direction des sports, NDLR) qui souhaiterait y réaliser une course d’orientation. » Les services informatique et écotourisme sont également impliqués.
Pour l’instant, deux sentiers sont envisagés : le premier destiné aux primaires, le deuxième pour les collégiens et lycéens. Les élèves du bac techno joueront le rôle de coordonnateur : étude du site, identification des travaux, élaboration d’un cahier des charges et de contenus (panneaux informatifs, quizz) « Le but est de leur faire acquérir une démarche : comment à partir d’une idée arrive-t-on à construire un projet ? », explique Madeleine Le Brun, enseignante en aménagement et accompagnant sa classe de bac techno. Quant aux opérations de mise en oeuvre, qui iront du nettoyage jusqu’au balisage, ce sont des bac pro, dirigés par Adrien Pangrani, également professeur d’aménagement, qui s’en chargent. « Ce genre de projet et de mise en situation est un vrai cadeau pédagogique. » Des secondes doivent aussi prêter la main, mais de façon ponctuelle.
En ce lundi matin, Paul Paturel, spécialiste de la période américaine en Calédonie, guide les jeunes à travers les vestiges d’un ancien campement : soute à munitions, dalles en béton, bassin, dépotoir de ferraille. Il trouve même une bouteille de Coca, que les jeunes s’empressent de photographier, puis un petit morceau d’isolateur, qui lui, fascine beaucoup moins ! « C’est tout de même un peu ingrat, confie Madeleine Le Brun. Je comprends qu’un passionné y trouve son compte. Mais des enfants ? », s’interroge-t-elle. Il ne fait aucun doute que les lycéens vont devoir ruser pour rendre les ballades amusantes pour le jeune public. Mais surtout : accessibles et sécuritaires, en préservant les lieux autant que faire se peut. Pas une mince affaire.
En octobre, les opérations devraient être achevées et les circuits seront testés. Ne reste plus qu’à espérer que les aménagements survivront – en plus de l’érosion, des pluies et des feux de brousse – aux incivilités. Paul Paturel est partagé entre le désir de valoriser la PDG et la crainte que son accessibilité l’expose davantage aux pilleurs qui « oeuvrent » déjà très régulièrement sur le site : « S’il n’y a plus de patrimoine, il n’y a plus de visiteurs. Malheureusement, le vandalisme, c’est le sport national en Calédonie. Allez voir les aménagements en milieu naturel en Nouvelle-Zélande ou en Australie : jamais vous ne voyez jamais ce genre de choses », se désole-t-il.
(*) Nom d’emprunt
Légende : Ce bassin de collection des eaux construit par les Américains tient encore debout après 70 ans.
Un chantier hors normes
En juin 1941, à quelques mois de l’attaque de Pearl Harbor, une décision de construire un deuxième terrain d’aviation en Calédonie est prise en secret. Le choix se porte sur la Plaine des gaïacs (PDG) en raison de son étendue dégagée permettant aux avions de s’approcher sans danger. Les premiers travaux débutent en décembre 1941. Quatre cents ouvriers des travaux publics y besognent : 200 Javanais et Indochinois, 150 Kanak et 50 Européens. En mars 1942, la Task Force 6814 débarque en Calédonie et en avril, reprend le chantier avec ses hommes et du matériel de terrassement jamais vu à l’époque : bulldozers, niveleuses, pelleteuses et autres camions à benne. Le 1er mai 1942, les deux pistes de la PDG, l’une de 2 300 mètres – la plus grande du Pacifique – et l’autre de 1 800 mètres, sont officiellement ouvertes et les premiers B17 en décollent. La capacité d’accueil de l’aérodrome sera de 50 appareils quadrimoteurs ou 65 bimoteurs ou encore 500 chasseurs. La PDG jouera donc un rôle essentiel dans la bataille de Guadalcanal, aux Salomons, remportée en février 1943. En septembre, on y construit une base vie, un hôpital, une tour de contrôle, une station météo et un centre de télécommunication. Le 1er août 1944, l’aérodrome est désactivé, après plus de 3 500 atterrissages.
Source : L’aviation américaine et ses alliés en Nouvelle-Calédonie entre 1941 et 1945, de Paul Paturel et Jean-Marie Lambert.
Photo : A. P.
Sur les traces des GI’s, Les Nouvelles Calédoniennes, 10 mai 2014.

