Une image vaut mille maux

On fuit certains secteurs à cause d’un problème d’image. Voici comment cinq d’entre eux contre-attaquent et recrutent malgré tout.

Par Aude Perron

Il suffit d’un accident mortel, d’un événement terroriste ou d’un krach boursier, pour que la morosité s’installe et qu’elle reste dans l’esprit des gens, même les beaux jours revenus. Comment recruter dans ces conditions ? C’est ce à quoi doit faire face l’aérospatiale. Le 11 septembre et la crise du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) l’ont grandement fragilisée et entraîné de nombreuses coupures de postes fort médiatisées. Pour Serge Tremblay, directeur général du Comité sectoriel de main d’œuvre en aérospatiale (CAMAQ), ces années-là sont synonyme d’un marasme important, au cours desquelles 10 % des effectifs ont été mis à pied. 

Toutefois, en y regardant de plus près, on se rend compte qu’aujourd’hui, le portrait est tout autre. Depuis 2005, non seulement a-t-on retrouvé le niveau d’emploi d’avant la récession, mais l’aérospatiale a pris une véritable erre d’aller, nécessitant de doter entre 2 000 et 3 000 postes annuellement. 

Mais les salons de l’emploi ne viennent pas à bout de combler les besoins de machinistes et  d’outilleurs, qui sont particulièrement aigus. Pour aborder le problème, l’École des métiers de l’aérospatiale enseigne sur deux plages horaires, de 7h à 15h et de 15h à 23h. Il n’est pas exclu que l’on passe même à une troisième plage d’enseignement, nocturne celle-là, comme cela s’est déjà fait à la fin des années 90, pour former en urgence des assembleurs de structures. 

Parallèlement à cela, pour trouver des machinistes et des outilleurs – avec expérience cette fois – la CAMAQ a organise cet automne une mission pour aller évaluer une quarantaine de candidats en Roumanie. « L’usinage fait partie de la culture industrielle des Roumains. Et leur langue est proche de la nôtre », explique Serge Tremblay, qui espère revenir avec 30 contrats d’embauche signés.

À l’instar du secteur de l’aérospatiale, la guigne s’est également abattue sur le secteur du textile et du vêtement. L’Accord sur les Textiles et Vêtements (ATV) de l’OMC a coûte que coûte aboli les quotas à l’importation et, dès le 1er janvier 2005, ouvert grand les vannes aux vêtements asiatiques. Moins concurrentiels, de nombreux manufacturiers ont dû mettre la clé dans la porte, dans un grand fracas médiatique.

Mais ce sombre tableau a déjà changé. Les nombreux investissements dans le quartier montréalais de la mode, comme la gare Chabanel ou le complexe de mode Point Zero, démontre à quel point le secteur du vêtement se transforme et se dynamise. Que révolus y sont les sweat shops et les emplois mal rémunérés ! Pour Jean-François LeBrun, vice-président principal à RES PUBLICA, un groupe de relations publiques, ces investissements sont la clé pour se défaire d’une image de marasme, car ce sont des actions sur le long terme.

Chez Peerless Clothing, le leader du vêtement pour homme au Québec avec ses 2 000 employés, on s’est adapté à la nouvelle donne et cela semble porter fruits. « On a une niche, un bon produit et on est flexible », énumère Elliot Lifson, vice-président, partageant sa stratégie pour traiter avec la réalité de la mondialisation. Depuis 2004, certes la main d’œuvre chez Peerless s’est effritée du quart, mais le chiffre d’affaires, lui, a augmenté, en raison de la délocalisation de 65 % de la production. Le manufacturier a même dû doubler son entrepôt du Vermont pour pouvoir stocker tout cet inventaire. 

La délocalisation ne sonne pas nécessairement le glas de la confection. La progression de l’industrie dans l’échelle de valeur et l’avènement des technologies créent de nouveaux genres d’emplois en design, gestion et commercialisation. « On reçoit des offres tous les jours, que ce soit de Reitmans, Dynamite ou Orage. Nos étudiants y occupent de bons postes. Certains voyagent même régulièrement en Chine pour aller vérifier la production », relate Francine Nadeau, directrice des affaires publiques de l’École de mode du Cégep Marie-Victorin.

« C’est certain que si je m’étais fié à l’image de l’industrie, je ne serais pas ici », admet Louis Arsenault, le jeune chef des ressources humaines, à l’emploi de Peerless depuis 9 ans. Cet été, il a eu beaucoup de difficultés à combler quelques postes de tailleurs, qu’il attribue au fait que les gens mis à pied ne reviennent pas, gardant en tête l’image d’un secteur qui périclite. Un gâchis pour un secteur qui, fort de ses 40 000 emplois, fait de Montréal le 2e centre nord-américain de production vestimentaire, devancée par Los Angeles seulement. « Si on perd le know how et la connaissance, au final, c’est toute une industrie qu’on perd », avertit Elliot Lifson. 

Une image de paria

Ce n’est pas Réjean Girard, de IOS Services géoscientifiques à Chicoutimi, qui va le contredire. Pour ce géologue, c’est tout le problème des industries cycliques et mondialisées. Suite au krach boursier de 97, le secteur de l’exploration minière s’est retrouvé exsangue, vidé de 50 % de sa main d’œuvre. Et quelqu’un qui quitte le milieu n’y retourne généralement pas, par crainte de subir la douleur d’une autre mise à pied. À cela s’ajoute l’absence de relève. L’image de l’industrie, perçue comme dangereuse et aux antipodes du développement durable, couplée à des conditions de travail difficiles, telles que l’isolement, explique que les jeunes la désertent. 

Pourtant, le Québec vit un boom sans précédent dans le secteur de l’exploration minière. « C’est la demande en provenance des pays du BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine, qui est à l’origine de la hausse du prix des métaux », explique Jean-Pierre Thomassin, directeur général de l’Association de l’exploration minière du Québec (AMEQ), à Rouyn-Noranda. Quand on sait que le Québec est un des cinq meilleurs endroits au monde au chapitre du potentiel géologique, on ne s’étonne guère que la croissance fulgurante des économies émergentes aient des répercussions ici. 

Mais faute de main d’œuvre, impossible de répondre à la demande. En 2006, la pénurie aurait coûté 50 millions $. Alors qu’ils soient géologues ou foreurs, on s’arrache les diplômés qui se monnayent au prix fort : « Un finissant du bac s’est fait offrir un salaire de 100 000 $ et un bonus de 30 000 $ à la signature. Il n’a pourtant jamais vu une roche de sa vie ! », se scandalise Réjean Girard. Les géologues se font même si rares que des compagnies minières annoncent leurs providentielles embauches par voie de communiqué et que le cours de l’action grimpe aussitôt ! Et le maraudage est devenu un sport amplement pratiqué. Bref, dans la toundra québécoise, c’est la loi de la jungle…

Le printemps dernier, Réjean Girard, a pris le taureau par les cornes. Il a mis de côté son horaire de fou – 80 heures semaine – et est allé chasser le diplômé là où il est. « J’ai vidé les deux seules écoles d’exploration minière en France », lance-t-il. Ils sont maintenant une douzaine de jeunes Français qui travaillent pour lui. 

Au même moment, l’industrie aussi s’est prise en main. Dans l’optique de redorer son image, elle a constitué RestOr-Action, un fonds de quelque 5 millions $, pour financer le nettoyage de sites d’exploration abandonnés dans le Nunavik. « Les compagnies minières ont voulu démontrer qu’elles se sont améliorées », raconte Jean-Pierre Thomassin. Ces dernières se mobilisent également auprès des futurs diplômés. À l’école Polytechnique par exemple, elles offrent des bourses variant de 2 000$ à 4 000$ à tout étudiant admis en génie minier. 

Lutter contre les stéréotypes

En génie informatique, on n’en est pas là, mais ce n’est peut-être qu’une question de temps. Les inscriptions de l’automne 2007 ont baissé d’au moins 10 % par rapport à 2006. « Compte tenu des besoins de l’industrie, c’est incompréhensible. Ca veut dire que le message n’est pas passé auprès des jeunes », constate Chantal Cantin, directrice des communications. 

Il faut dire que tandis que le secteur des mines a eu son krash boursier, l’industrie des TI semble encore souffrir des déboires de Nortel, de l’outsourcing vers l’Inde, et surtout de la guigne du début des années 2000. « Les gens sont restés sur l’impression de la bulle techno, alors qu’au Québec, ce sont seulement entre 3 et 4 % des emplois qui ont été perdus », rapporte Jean-François Dumais, directeur de projets chez TECHNOCompétences. Depuis ce petit recul, la vigueur du secteur des TI ne s’est jamais démentie, grimpant à 185 000 emplois en 2006. Et la tendance se poursuivra jusqu’en 2010, car il faudra doter 18 000 postes, attribuables essentiellement à la croissance du secteur. 

Pour cela, il faudra abattre les stéréotypes et l’industrie devra mieux se mettre en marché. « Le stéréotype du programmeur est dépassé. Il y a de beaux métiers à faire dans notre domaine, car chaque entreprise utilise les TI à des fins différentes. Aujourd’hui, elles nous aident à traiter le cancer ! », explique Lyne Bouchard, présidente-directrice générale de TechnoMontréal. Mais elle se désole que l’industrie parle très peu de ses bons coups. C’est en partie en réponse à cela, justement, que vient d’être lancée, en avril dernier, la Grappe des technologies de l’information et des communications (TIC) du Grand Montréal. 

Un de ses récents bons coups cependant, – qui rejaillira peut-être sur le reste de la grappe – c’est la création du Campus Ubisoft, en 2005, pour combler l’écart entre la formation et les besoins de l’effervescent milieu du jeu vidéo. « Les programmes offerts sont trop longs et notre industrie bouge trop vite », justifie Philippe Turp, directeur de la formation. Ubisoft  prévoit embaucher 325 personnes par année jusqu’en 2013. Ainsi, elles pourront être fournies par le Campus qui a déjà produit presque 175 diplômés en deux ans. 

Dans le milieu de l’assurance de dommages, ce sont majoritairement les souscripteurs qui font défaut, pour analyser le risque financier des clients. C’est pourquoi la Coalition pour la promotion des professions en assurance de dommages, une corporation indépendante mise sur pied par les différents acteurs de l’industrie, a vu le jour en 2002. « Environ 1 300 postes doivent être comblés annuellement et 70 % sont le fait de la croissance du secteur », fait valoir Michel Verreault, vice-président de la Coalition. 

Le travail de la Coalition permet également de se défaire du stéréotype de « l’homme à la valise ». « Il faut démystifier les métiers de l’assurance de dommages », plaide Nicole Martineau, directrice de la dotation chez AXA, le deuxième assureur mondial. Le milieu cherche non seulement des souscripteurs, mais également des avocats, des comptables ou des actuaires. « Il est possible d’avoir une belle carrière chez nous », poursuit-elle, donnant l’exemple du président de AXA Canada, Jean-François Blais, la jeune quarantaine, qui a commencé comme stagiaire.

Cela fait dire à Jean-François LeBrun qu’une entreprise dans un secteur dont l’image est peu reluisante, peut ne pas éprouver de problème de recrutement : « Il y a une différence entre la réputation de l’entreprise et celle de son industrie. Si un employeur est intègre et à l’écoute, alors ses employés en deviendront les ambassadeurs. Le coût marginal est minime, mais le bénéfice est incommensurable pour l’entreprise ». Ce dont l’industrie profitera éventuellement.

Une image vaut mille maux, Commerce, novembre 2007, p. 55-60.

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