Le monde est-il devenu trop complexe pour rester journaliste généraliste ?
Par Aude Perron
Un bon journaliste peut tout couvrir. N’importe quel sujet. C’est ce que l’on se fait dire dans les salles de classes, et même lorsque l’on arrive dans le métier. La réalité est que le généraliste se meurt. Qu’on le veuille ou non, le métier tend à se spécialiser. De plus en plus de journalistes en savent de moins en moins sur tout, mais de plus en plus sur un tout petit peu. C’est le beat. Et celui-ci se subdivise. La santé engendre la santé publique. L’économie, la macroéconomie. La spécialisation devient aussi géographie ou sociale : on reste un généraliste, mais à l’intérieur d’un territoire donné ou d’un groupe de personnes. Cinq témoignages de ce redécoupage de la profession.
Nom : Line Danis
Age : 53 ans
Statut : indépendante
Beat : Iles-de-la-Madeleine, chasse aux phoques, vie insulaire
Lieu de travail : Cap-aux-Meules
Depuis 23 ans, la voix des Îles-de-la-Madeleine, c’est Line Danis. Mais, ici, sur le « continent », on la connaît beaucoup plus depuis son plus récent fait d’arme, la couverture de la tragédie de l’Acadien II qui a coûté la vie à 4 chasseurs de phoques, en mars 2008. Pendant 10 jours, du matin au soir, coast to coast, Line Danis est de toutes les tribunes médiatiques, tentant, autant que faire se peut, de relater les événements avec sobriété. « C’était difficile sur le plan journalistique car ce sont des gens que je connais. Dans les entrevues, je n’arrêtais pas de répéter qu’aux Iles, tout le monde connaît tout le monde : c’est vrai ! »
Mais autrement, la carrière journalistique de Line Danis est un peu plus calme. Son beat ? Tout ce qui concerne les Îles, la vie insulaire et la chasse aux phoques. Comment en vient-on à adopter pareil beat ? Un coup de foudre, tout simplement. Alors qu’elle œuvrait en relations publiques, à Montréal, Line Danis déménage aux Iles-de-la-Madeleine en 1986, car son conjoint, chirurgien, y est expatrié pour deux ans. Au bout de dix mois, ils ont déjà décidé qu’ils ne repartiront jamais.
Line Danis ne considère pas cependant qu’elle ait un beat original. « Mon sujet, c’est les Îles, mais à l’intérieur de cela, je couvre la scène politique, je parle de décrochage scolaire. En fait, je suis une généraliste. » Y a-t-il tant de nouvelles aux Îles ? « Bien sûr que oui, plaide-t-elle. Le réchauffement climatique, le pétrole, la fragilité des berges, etc. Malheureusement, Radio-Canada a procédé à des coupures il y a deux ans et a réduit à deux le nombre de reportages hebdomadaires concernant les Îles sur ses ondes. Des dossiers, j’en ai, mais j’ai moins d’espace qu’avant pour en parler. »
Nom : Michel Séguin
Âge : 52 ans
Statut : rédacteur en chef de Carrefour Floride
Beat : la Floride
Lieu de travail : Hollywood, Floride
« Il vaut mieux être roi dans un petit royaume, que valet dans un grand palais. » C’est en ces mots que Michel Séguin résume sa carrière journalistique. Son royaume, c’est Carrefour Floride, le magazine de services qu’il a fondé en 2004, publié 6 mois par année à 35 000 exemplaires et destiné aux snowbirds francophones qui fuient les rigueurs de l’hiver québécois. Son beat, c’est la Floride : quoi faire ? Que visiter ? Quelle propriété acheter ? Michel Séguin en connaît tous les secrets, comme cette piste cyclable au milieu des Everglades, avec des alligators de part et d’autres de la route !
Les 6 autres mois de l’année, Michel Séguin ne chôme pas. Le lendemain de son entrevue avec Le Trente, il partait encore plus au sud signer un contrat avec l’éditeur de son Guide français de la République Dominicaine, la deuxième mouture de son guide touristique qui se distingue de ses concurrents, notamment, grâce à sa liste de cliniques qui acceptent la carte-soleil ! Et pas question de s’arrêter en si bon chemin : Michel Séguin pense bien développer le même genre de guide pour les touristes qui visitent le Mexique.
Au départ, ce devait être de simples vacances en Floride. Cela fait maintenant 14 ans que Michel Séguin y fait sa place au soleil. Nul doute, son beat aurait été tout autre s’il était resté au Québec, mais là, sa carrière n’a jamais véritablement décollé. Il lui en aurait fallu plus se décourager : même s’il venait d’un milieu modeste et avait débuté sa carrière comme vendeur, il allait écrire. Est-il déçu d’avoir dû s’expatrier pour le faire ? « Plus maintenant, assure-t-il. Ma place est ici. Je me sens utile ici. »
Nom : André Picard
Âge : 48 ans
Statut : journaliste au Globe and Mail
Beat : santé publique
Lieu de travail : Montréal
La santé, beat unique ? Si on l’entend comme André Picard du Globe and Mail qui couvre le sujet depuis ses débuts au quotidien, la réponse est oui ! Son expertise, c’est plus exactement la santé publique, c’est-à-dire la santé d’un point de vue social, économique et politique. Le meilleur exemple de cet enjeu par les temps qui courent, c’est la pandémie de grippe porcine qui se répand à travers de nombreux foyers dans le monde. « On est obsédé par notre santé personnelle, mais la couverture qu’on fait des enjeux de santé publique est malheureusement très périphérique », explique le principal intéressé, diplômé en économie.
André Picard a beau travailler dans un quotidien, avoir le nez collé sur la nouvelle, ce n’est pas nécessairement son truc. L’an dernier, le journaliste basé à Montréal s’est dévoué à un seul dossier : la santé mentale. Sa rédaction l’a laissé mener deux enquêtes de trois mois chacune. Du temps, du budget et la publication d’un dossier d’une vingtaine de pages, le phantasme de tout journaliste ! « Je suis choyé, j’ai beaucoup de temps pour développer mes dossiers. Mais le sujet était important : la santé mentale touche tout le monde, vous ou l’un de vos proches. Mais c’est un peu tabou; personne n’en parle. D’ailleurs, trouver des gens pour témoigner m’a demandé beaucoup de travail. »
Dès qu’il a mis les pieds au Globe, en 1986, André Picard a été affecté à la santé. « C’était les années du sida. C’était un sujet très politique. J’ai donc commencé sur ce sujet et je le couvre toujours. » Mais son fait d’arme, c’est certainement le scandale du sang contaminé, qui a secoué le Canada dans le milieu des années 1990 et qu’on a qualifié de plus grande tragédie de santé publique que le pays ait connu. Quel dossier prépare-t-il en 2009 ? « Malheureusement, en raison de la crise économique, je n’ai pas de grand projet qui ait été approuvé. »
Nom : François Normand
Âge : 39 ans
Statut : journaliste au journal Les Affaires
Beat : macroéconomie
Lieu de travail : Montréal
Comme plusieurs, François Normand a atterri dans le beat économique un peu par hasard : un remplacement au journal Le Devoir qui a été plus long que prévu et qui a mené à son intégration de la section économie à temps plein. Mais il s’avère véritable poisson dans l’eau : « Ca a été facile de travailler sur ce beat, se rappelle François Normand. Très vite, j’ai développé une passion pour les enjeux économiques. » Car la macroéconomie, c’est ça : les grands enjeux, allant de la politique monétaire aux finances publiques en passant par les cycles conjoncturels ou les effets de la mondialisation. Bref, des sujets qui intéressaient déjà le jeune François, alors aux études. Après quelques tentatives infructueuses en administration et économie, c’est finalement un bac en histoire et un certificat en journalisme qu’il a obtenu à l’Université Laval. « C’est drôle, je suis revenu à l’économie grâce au journalisme », fait remarquer François Normand, comme à lui-même.
Fort de 12 ans dans le métier, François Normand a développé plusieurs histoires et dossiers, dont Exporter aux Etats-Unis, 10 grands reportages élaborés sur 10 mois et qui lui ont valu le Prix de journalisme économique Merrill Lynch en 2007. Mais son grand fait d’arme, c’est un scoop sur lequel il est tombé en 2002, alors déjà au Journal Les Affaires : le gouvernement hongrois décide de nationaliser des actifs qu’avaient Aéroport de Montréal (ADM) et Airport Development Corporation (ADC) de Toronto à Budapest. Une histoire en plein dans les cordes du journaliste car le sujet touchait aussi la politique, le droit et les investissements directs étrangers.
François Normand ne se voit pas couvrir autre chose : « Je suis très bien dans ce beat. L’économie, c’est aussi la finance, la construction de l’Europe, l’Inde et la renaissance de la Chine. C’est tellement vaste. »
Nom : Danny Joncas
Âge : 29 ans
Statut : correspondant pour l’Association de la presse francophone (APF)
Beat : francophonie hors Québec
Lieu de travail : Ottawa
Danny Joncas ne considère pas qu’il ait un beat si particulier. Natif de Hearst, dans le nord de l’Ontario, il se penche sur tout ce qui se passe sur la colline parlementaire, à Ottawa, et qui est d’intérêt pour le million de francophones en dehors du Québec. « Pour moi, c’est un beat normal, assure-t-il. Je suis Franco-ontarien, donc je suis sensible à la réalité des francophones hors Québec. » Le jeune journalisme travaille depuis 2006 pour l’Association de la presse francophone (AFP), une agence de presse qui compte 24 hebdos membres à travers le Canada et dont les tirages totalisent 180 000 exemplaires. « Les hebdos ont peu de moyens et de trop petites équipes pour suivre les nouvelles fédérales à distance. Je suis donc leur correspondant national », explique-t-il.
Pour ce faire, Danny Joncas suit les comités qui sont généralement peu couverts par ses collègues de la profession : le comité sur les langues officielles, le comité sur le patrimoine canadien, mais également ce qui se trame au Commissariat sur les langues officielles. « Ce sont des dossiers peu couverts car ils ne sont pas spectaculaires. Mais pour des gens en situation minoritaire, ils sont importants », insiste le journaliste.
En ce moment, on suit le proijet de loi qui exige qu’un juge de la cour suprême soit bilingue. Une de mes beaux dossiers, c’est l’abolition du programme de contestation judiciaire. C’est un budget de 3 M$. Les groupes qui se sentent lésés par un ministère du fédéral peuvent se plaindre. Il a été aboli en sept 2006, ça va faire trois ans. Mais il y a eu une entente hors cour et le programme s’est transformé en programme d’appui aux droits linguistiques. Les autres groupes (femmes, minorités, etc) n’ont rien eu. Je crois que c’est parce que il y a eu beaucoup de mobilisation des groupes francophones, comme AFCFA.
Cinq questions à Jean-Claude Leclerc, chargé de cours au certificat en journalisme à l’Université de Montréal
Le Trente : Les journalistes se sont-ils toujours spécialisés ?
Jean-Claude Leclerc : Oui, mais pas de part leur formation. A l’époque, il était de commune renommée que de rater ses études ne nuisait pas à une carrière journalistique. On arrivait au journalisme sans formation dans le domaine et même sans formation classique. Comme on n’avait pas de formation, il n’était pas possible d’avoir un beat particulier. On apprenait sur le tas. C’est ensuite qu’on devenait compétent dans un domaine précis.
Le Trente : Pourquoi y en t-il autant de beats aujourd’hui ?
JCL : La multiplication des beats n’a rien à voir avec un besoin de la société en matière d’information ou l’envie d’exploiter le talent d’un journaliste dans un domaine particulier. C’est une tactique de marketing des médias pour racoler des annonceurs. Prenons le beat automobile, par exemple. C’est évident que c’est un appui à la vente d’automobiles car les papiers ne parlent que de performance et d’esthétique. Jamais on ne fait une critique sociale de l’automobile.
Le Trente : Vaut-il mieux se spécialiser ou être un bon généraliste ?
JCL : Il faut une culture générale la plus poussée possible. Si les journalistes s’en tiennent à une culture étendue mais sans profondeur, ils sont vulnérables; ils sont limités à une couverture superficielle des événements.
Le Trente : Au diable, donc, la spécialisation dans un beat particulier ?
JCL : Pas du tout. Il faut avoir une bonne culture générale ET être un spécialiste dans au moins un domaine. Il faut connaître ce domaine afin d’être à égalité avec les experts de ce milieu. Ainsi, on fait moins de raccourcis, on est plus prudent et on fait un meilleur travail journalistique.
Le Trente : Dans quel beat vaut-il mieux se spécialiser ? Un beat courant ou unique ?
JCL : Mon conseil, c’est de s’intéresser aux questions négligées par les médias, comme l’information scientifique ou l’information médicale, par exemple. Il y a aussi le milieu carcéral que personne ne couvre. Et puis, il y a des régions du monde et des populations dont on n’entend jamais parler, comme si elles n’existaient pas, comme l’Ouzbékistan. Je crois que, dans nos médias, il y a de la place pour une meilleure et une plus vaste couverture journalistique.
A chacun son beat, Le Trente, octobre 2009, p. 15-18.
