Avec un tourisme en berne, la Nouvelle-Calédonie a tout intérêt à développer des niches de marché pour attirer les visiteurs. La chasse, activité locale haute en couleur, peut prétendre attirer les amateurs. Dans le collimateur des prestataires privés : les collectionneurs de trophées prêts à payer…
Par Aude Perron
Il est 5h30 du matin. Il fait encore noir sur la route qui emmène Patrice Chalmin vers une propriété privée située entre Népoui et Poya, en province Nord. S’il est sur le Caillou, c’est pour rendre visite à son fils. Mais ce samedi matin-là, cet Auvergnat de 60 ans accompagne un petit groupe de Calédoniens qui, pratiquement chaque week-end, chasse le cerf.
Chasseur lui-même, il aurait adoré partir, lui aussi, fusil sur l’épaule. Mais il y a renoncé après s’être renseigné dans les gîtes qui permettent la chasse : entre les frais d’accès à la propriété privée, ceux pour louer un fusil et surtout, la taxe d’abattage (frais pour toute bête tuée ou blessée), la facture peut devenir vite salée. Surtout qu’un beau trophée (dans le cas du cerf, il s’agit des bois ou de la tête entière) peut se monnayer 90 000 CFP, parfois plus ! « C’est du vol organisé alors qu’on sait tous que les cerfs prolifèrent », s’indigne Patrice Chalmin. Alors, grâce aux contacts de son fils, il a pu suivre un groupe et observer comment se passent les coups de chasse ici. Et il est rentré ravi de sa matinée avec les « Caldoches ». Un vrai moment d’authenticité.
La manne des Néo-zélandais et Australiens
Mais les prestations offertes par les propriétaires privés ne visent pas tant un Patrice Chalmin qu’une clientèle très particulière et lucrative : les chasseurs de trophées. Ceux qui viennent en Calédonie sont généralement des Néo-Zélandais, des Australiens, parfois des Américains, qui sont prêts à y mettre le prix, pour peu qu’ils puissent ramener une belle pièce à ajouter à leur collection. Et ils ont tout avantage à s’adresser à des propriétaires privés car ces derniers connaissent leur troupeau et ses habitudes. Les cerfs sont généralement bien nourris et plus vieux, donc avec de plus beaux bois. Et captifs dans des parcelles variant de 200 à 700 hectares. Bref, pour les collectionneurs, au contraire d’une chasse sur des terres publiques, les chances de ramener un trophée digne de ce nom sont très élevées.
Mais tout cela se paye. Et les gîtes l’ont bien compris, font remarquer des « locaux » qui sourcillent devant les prix pratiqués. « Mais il n’y a pas que le trophée, se défend Stéphan Nottret, propriétaire du gîte Le refuge du cerf, 25 km au nord de Voh. Il y a toute la prestation autour. » Il ne fait aucun doute, effectivement, que les propriétaires de gîtes se démènent pour leurs invités : accueil à Tontouta, accompagnement quotidien à la chasse, préparation de trois repas par jour et, une fois la bête prise, la découpe et la préparation de la cape en vue de son transport. Bref, c’est 18h de travail par jour pendant les 4 à 7 jours que dure le séjour.
A ces prestations, s’ajoutent un billet d’avion (ou deux s’ils sont accompagnés de leur femme), le fret pour ramener la cape et le trophée – congelés – et les services d’un taxidermiste. Le coût du trophée dans tout ça ? Noyé dans une facture totale d’au moins un million de francs. « Ce n’est pas une question de prix, c’est une passion, explique Stéphan Nottret. Il y en a qui sacrifient toute une année de travail pour leur collection. »
Le problème, c’est que les étrangers sont peu nombreux. Le propriétaire du Refuge du cerf en accueille entre 5 et 10 par année seulement. Même son de cloche au Paddock de la Boutana, dans la région de Pouembout : jamais plus qu’une dizaine. Mais cette année, Marie-Claude Gauzère, la propriétaire du gîte, est inquiète : « Juillet et août, c’est la saison de la chasse aux trophées car les cerfs sont en rut. Mais je n’ai pour l’instant aucune réservation. Ca fait deux ans que plus personne ne vient en Calédonie. » En effet, le tourisme est en berne. Pourtant, de nouveaux projets hôteliers sont à l’étude : « Il faut faire des niches, poursuit Marie-Claude Gauzière, qui siège au Conseil économique et social. Gouaro Deva, ce n’est pas du tourisme de niche, ça ! Les gens veulent de l’authenticité. »
Développer des niches
Le Groupement d’intérêts économique (GIE) Tourisme Province Nord – qui n’a pas été en mesure d’accorder une entrevue – apparaît bien d’accord avec le principe d’un tourisme de niches, si l’on en croit son site Internet : randonnée, sorties en tribu, pêche, plongée et bien sûr, la chasse. La chasse au trophée, précisément, il semblerait. Une bonne idée ? Oui, selon Jean-Marc Solier, président du Safari Club de Nouvelle-Calédonie, qui estime que le pays a beaucoup à offrir aux collectionneurs étrangers : le Rusa de Nouvelle-Calédonie serait l’espèce de Rusa la plus grande au monde (donc pourvus des plus grands bois) et il prolifère. « Donc le chasseur va être capable de repartir avec au minimum un beau trophée. Il en aura donc pour son argent. Surtout que la Calédonie reste une destination moins chère que l’Europe. »
Reste donc à trouver des propriétés privées qui veulent accueillir des chasseurs. Pour le moment, elles ne sont pas légion. C’est en partie ce à quoi travaille la Fédération de la Faune et de la Chasse en Nouvelle-Calédonie (FFCNC). « Nous, l’optique, c’est de réguler la chasse mais aussi de développer l’accessibilité au territoire de chasse », résume son président, André Réveillon. Si la Fédé n’a pas pour but de développer le tourisme à travers la signature de conventions avec des propriétaires privés, la poursuite de sa mission permettra d’offrir plus de choix de domaines chassables aux étrangers. Et, accessoirement, des prestations plus compétitives.
Mais pour Jean-Marc Sollié, si davantage de propriétaires privés sont prêts à recevoir des chasseurs étrangers, il faut absolument s’assurer que ces derniers aient les compétences pour se lancer dans cette aventure. « Accueillir des chasseurs de trophées n’est pas donné à tout le monde. Il faut des connaissances de chasse, être présent pour le client du matin jusqu’au soir, le guider, être capable de dépouiller l’animal et préparer la peau. C’est un travail très délicat. On peut massacrer le trophée, sinon. » Et de conclure : « Il ne faut pas dévoyer ce métier. Il faut former les gens qui accueillent. »
Photo : A. P.
Coup de chasse ou coup de cash ?, Objectif, août-septembre 2010, p. 48-49

