Des poulets musclés

Premier exportateur de poulet du monde, le Brésil a une industrie de la volaille forte et totalement intégrée. Le Québec est-il armé pour l’affronter ? Par sûr.

Par Aude Perron, à Cascavel, au Brésil

Le petit Fokker de 50 places – propulsé par un moteur Pratt & Whitney ! –, survole les champs dorés de l’état du Parana, bordés, ça et là, d’araucarias, un conifère typique de la région. Il se rend dans un des états agricoles du Brésil, et plus précisément à Cascavel, ville à l’histoire récente fondée par les travailleurs d’exploitations céréalières et porcines. Forte de 278 000 âmes aujourd’hui, sa vie nocturne, son architecture et les quelques boulevards rectilignes qui la balafrent de part en part sont sans grand intérêt. Mais pour peu qu’on prête attention aux camions chargés de porcs ou de cages de poulets qui empruntent ces larges avenues vers les abattoirs, on se rend compte qu’il se passe quelque chose Cascavel. C’est que cette ville réunit l’éventail des grandes productions du Brésil : bœuf, porc, lait, maïs, soya, œufs, etc. Et dans le poulet, la région s’illustre tout particulièrement avec 20 % de la production nationale ! 

À 8000 km de là, déambulant dans les allées de l’épicerie, le Québécois ne réalise pas la menace que représente cette puissante région agricole : le poulet qu’il achète sous cellophane vient d’un des 2 786 producteurs canadiens. Pourtant, il mange aussi du poulet étranger et ce, sans le savoir puisqu’il se retrouve dans certaines chaînes de restauration ou dans des produits transformés congelés. Il y a même 35 % de chances qu’il soit brésilien ! En effet, en 2006, plus de 26 000 tonnes de poulet brésilien ont passé la frontière. Pas de quoi fouetter un chat lorsqu’on compare ce volume aux 974 000 tonnes qu’a produit le Canada la même année. C’est que l’industrie de la volaille fonctionne en gestion de l’offre, un système qui en limite les importations à 7,5 % du volume canadien produit l’année précédente. En dehors de cette limite, de dissuasifs tarifs douaniers, variant entre 238 et 249 %, sont appliqués. S’ils paraissent importants, ces tarifs l’étaient davantage auparavant, jusqu’à ce que le cycle de négociations de l’Uruguay (1986-1994) les réduise de 15 %. 

Et ce processus de réduction continue. Depuis 2001, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), au moyen du cycle de Doha, tente de faire tomber encore plus les barrières au commerce des produits agricoles. Après un fragile espoir, la séance de négociations de l’été dernier s’est soldée par une impasse. Toutefois, l’OMC ne jette pas l’éponge. Et s’il en résulte que le Canada doive davantage ouvrir son marché aux produits agricoles étrangers, qui passera la frontière ? Commerce s’est rendu au Brésil pour y étudier la vigueur de l’industrie du poulet.

Dans l’antre de la bête

Même si le secteur ne représente que 5,5 % du PIB, le Brésil a tout d’une puissance agricole. Il n’y a presque rien qu’il ne puisse produire. « Nous avons tout: l’ensoleillement, l’eau, les récoltes et l’espace, résume Christian Lohbauer, le jeune directeur exécutif de l’Association brésilienne des exportateurs de poulet (ABEF), à Sao Paulo. Aucun autre pays n’a cela, ni en quantité ni en qualité. » Ainsi, le Brésil peut se permettre ce qu’au Québec jamais on ne verra : deux, trois, quatre récoltes ! En ce mois de mars, les cultivateurs sont dans les champs et ramassent la « safrinha », une deuxième récolte, replantant tout de suite derrière. C’est pourvu de ces dons que ce pays réussit à produire annuellement 49 millions de tonnes de maïs dont 45 % est destiné à nourrir les poulets. Même chose pour le soya : la production annuelle s’élève à 57 millions de tonnes dont 12 % sert à l’industrie avicole. Et il reste 90 millions d’hectares de terres inexploitées…

Nous avons donc affaire à un géant. Et cette industrie, contrairement à celle du Canada, est fortement intégrée : en fournissant poussins, nourriture, soutien technique et services vétérinaires, le producteur contracte des éleveurs qui feront grandir les poulets pour lui. L’éleveur est rémunéré selon sa performance en matière d’échéances, mortalité, gain quotidien de poids, etc. Ces producteurs qui, visiblement, mènent le jeu, vantent les mérites d’un tel système : « Cela nous assure une plus grande compétitivité grâce au contrôle des coûts de production, affirme Dilvo Grolli, PDG de Coopavel, une coopérative agricole qui s’apprête à doubler sa capacité d’abattage de poulets. Nous contrôlons aussi la qualité, de la couveuse à l’abattoir. Tout peut être retracé. C’est un avantage pour vendre en Europe, un marché exigeant. Grâce à lui, nous avons une aviculture de pointe. » L’intégration protège également le producteur de la volatilité des marchés, selon José Augusto Lima de Sa, directeur des relations internationales chez Sadia, le premier joueur de l’industrie avec ses 26 % de parts de marché et ses 55 000 emplois. « En fait, ici, ce n’est pas viable de ne pas être intégré, estime Clovis Puperi, directeur exécutif de l’Union brésilienne d’aviculture (UBA), à Sao Paulo.

Bien que géante, l’industrie a tout de même fait de la flexibilité sa marque de commerce en s’adaptant aux goûts des clients. Commerce a pu le vérifier en visitant un des abattoirs halal de Globo Aves, un producteur dont les couveuses produisent 1,86 million de poussins par jour. Sur place, des imams se relaient 22 heures sur 24 pour s’assurer que ce qui sort des lieux est propre à la consommation des Musulmans. Un accommodement raisonnable ? Une relation d’affaires lucrative plutôt ! Le Moyen-Orient est le premier marché d’exportation du poulet brésilien : en 2006, presque 28 % des exportations s’y sont rendues. Les Émirats arabes unis sont même les premiers consommateurs de poulet au monde, avec 60,3 kg per capita par année, soit un petit poulet chaque semaine. « Notre relation avec le Moyen-Orient n’est pas faite de pétrole, mais de poulet ! », s’amuse à dire Christian Lohbauer. L’Asie n’est pas en reste, canalisant 27 % du poulet brésilien exporté. Là encore, on rivalise d’ingéniosité pour offrir un produit sur mesure : les abattoirs sont passés maîtres dans l’art de découper le kakugiri, un petit morceau pris dans le haut de la cuisse qui pèse entre 26 et 28 grammes précisément et qui est destiné à être déposé dans un des compartiments de la boîte « bento » servie dans les restaurants. 

Forte de cela, cette industrie avicole est en croissance constante depuis 20 ans. En 2006, son volume de production s’est chiffré à 9,3 M de tonnes (dix fois celui du Canada) dont 29 % a été exporté. Le Brésil se retrouve aujourd’hui 1er exportateur et 3e producteur de poulet au monde. Et les projections sont encourageantes : les marchés extérieurs seront la plus importante source de croissance. « L’avenir se trouve en Afrique et à en Asie », résume José Augusto Lima de Sa, dans un français timide mais excellent, ajoutant que Sadia ouvrira en 2009 une usine d’élaboration au Moyen-Orient, permettant ainsi d’économiser en temps et coût du transport. Le marché domestique s’avère aussi plein de promesses : les Brésiliens s’enrichissent et mangent plus de protéines. En 20 ans, leur consommation de poulet a triplé pour s’établir à 37 kg per capita en 2006 (comparativement à presque 32 kg au Canada), de sorte qu’il a supplanté le bœuf en popularité. Pour toutes ces raisons, l’industrie projette une croissance de 8 % pour 2008 (celle du Canada, sous gestion de l’offre, augmente peu, correspondant plus ou moins à la consommation domestique, peu élastique). « Nous pouvons augmenter la production de poulet de 10 % sans problème, confie Clovis Puperi, qui connaît tous les chiffres de son industrie par cœur. Et cela, sans investissement supplémentaire. »

Un essor à relativiser

Il reste que la faiblesse des investissements dans les infrastructures, qui ne représentent que 2 % du PIB, rattrape le Brésil, d’après Philippe Faucher, professeur au département de science politique à l’Université de Montréal, qui a déjà été consulté par le gouvernement brésilien : « Il y a eu des pénuries d’investissement dans le réseau électrique pendant longtemps, ce qui pose problème aujourd’hui. Également, le système de transport est défaillant. » En effet, les trajets en autobus sont interminables, surtout dans un pays 5 fois grand comme le Québec; pour se déplacer, seul l’avion est efficace. Les marchandises n’y échappent pas : « Nous devons absorber un coût élevé de logistique, admet Carlos Alberto Cruz, directeur chez Coopavel. Environ 70 % du transport ici est autoroutier. Et le prix du carburant ne c esse de grimper. » 

Autre chose qui grimpe et qui ronge les profits des producteurs brésiliens : le prix du maïs, la principale céréale qui nourrit les poulets. En mars, la tonne se vendait à 481 $, au lieu des 209 $ de l’année précédente. C’est pourquoi, chez Globo Aves, on relativise l’essor du secteur. Dans le bureau du PDG, Roberto Kaefer, le poulet est une question d’affaire et de passion : des étagères remplies d’une collection de figurines de coqs, de poulets, de poussins; au mur, des peintures à leur effigie; par terre, d’autres statuettes, cette fois en format réel. Toutefois, au-delà de cette manie, l’entrepreneur s’avoue préoccupé par les prochaines années : « Le chiffre d’affaires de l’industrie a augmenté, mais c’est davantage à cause des coûts de production que l’on refile dans la facture que de l’augmentation du volume », analyse l’entrepreneur. Même réflexion chez José Augusto Lima de Sa : « Le poulet est un secteur volatile à cause du prix des céréales et des crises sanitaires qui ont secoué l’industrie. En plus, notre monnaie, le real, s’est beaucoup apprécié depuis quatre ans. Cela va jouer sur nos exportations. »

Les crises sanitaires sont en effet un des risques que court l’industrie, tout comme la grippe aviaire, bien que cette dernière soit improbable. « On n’est jamais à l’abri, mais il n’y a pas grand chance qu’un cas se déclare ici. Il y a trois courants migratoires d’oiseaux en Amérique, mais aucun ne traverse vraiment le Brésil », assure Clovis Puperi, carte à l’appui. En dépit de cela, les précautions sont prises comme si un foyer pouvait surgir demain : chez chacun des éleveurs visités, la journaliste de Commerce a enfilé des bottes en film plastique avant de sortir de la voiture, puis une 2e paire par-dessus avant de pénétrer dans les poulaillers. Rien d’étonnant pour François Godbout, consultant en projets industriels chez Viabilis, à Sherbrooke, qui connait bien le Brésil pour y avoir vécu et aidé des entreprises québécoises à y faire des affaires : « Si jamais on devait détecter un seul cas de grippe au Brésil, la frontière de l’Europe se fermerait immédiatement. Tu ne veux pas être le propriétaire de l’usine où l’on retrouverait un cas problème ! » Surtout quand on sait que les exportations brésiliennes de poulet se sont chiffrées à 3,2 G $ US en 2006…

Le Canada est-il prêt ?

L’industrie canadienne aura-t-elle bientôt à affronter le géant brésilien ? Et si oui, est-elle prête ? Elle fonctionne en gestion de l’offre, ce qui lui assure une certaine protection car ce système repose sur trois principes : assurer aux producteurs un revenu décent, produire selon les besoins du marché et contrôler les importations. Cependant, nous sommes en plein dans le cycle de négociations de Doha dont un des objectifs est une nouvelle baisse des tarifs douaniers, entre 22 et 49 % ! Bien qu’elles soient présentement au point mort, à moyen-long terme, on peut s’attendre à ce qu’elles aboutissent et que davantage de poulet étranger entre au pays.

Notre poulet a-t-il une chance ? Rien n’est moins sûr ! En incluant le profit des transformateurs, produire un poulet au Brésil coûte 1,21 $ le kilo. Au Canada, c’est plus du double, à 3 $ le kilo. En cause : la taille de l’industrie qui ne permet pas de réaliser d’économies d’échelle, les coûts de main d’œuvre, les avantages sociaux, le coût de chauffage des poulaillers. « Et l’environnement : nous devons respecter des normes pour l’entreposage du fumier et des déchets, par exemple », explique Pierre Fréchette, directeur général des Éleveurs de volailles du Québec, affilié à l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Faudra-t-il se réorganiser alors ? Cela ne semble pas dans les plans. « La gestion de l’offre permet à la production de se maintenir partout au Canada, plaide Pierre Fréchette, autrement, il n’y aurait pas d’industrie du poulet à Terre-Neuve ou au Nouveau-Brunswick. Sans ce système, la production au Québec se concentrerait en Montérégie, par exemple, ce qui poserait des problèmes environnementaux aigus. » Et pourtant, il ne sera probablement pas possible d’y échapper, selon Daniel-Mercier Gouin. « La configuration de notre industrie va changer, prévoit l’agronome de l’Université Laval. Nos fermes sont petites et réparties sur tout le territoire canadien. Elles vont devoir se concentrer, se rapprocher du grain le plus possible et des marchés de consommation. Au Québec, la Montérégie est un bon exemple d’endroit où cette concentration pourrait se produire. » Il ajoute que l’industrie avicole canadienne est, de toutes façons, déjà en péril et ce, en raison de la force du huard : bien que des tarifs douaniers variant entre 238 et 249 % s’appliquent au poulet importé dépassant le volume permis, la hausse du dollar canadien rend ces tarifs à l’importation moins dissuasifs. « C’est comme s’ils baissaient de moitié ! C’est ce qui explique que volume de  poulet étranger entré au Canada excède toujours 7,5 % et s’est même chiffré à 13 % en 2006 ! »

Pourtant, tout cela ne semble pas inquiéter les principaux intéressés outre mesure. Interrogé quant à l’éventualité que le Canada s’ouvre davantage aux importations de produits agricoles, Pierre Fréchette répond : « Nous allons continuer ainsi, qu’il y ait entente ou non sur les négociations de Doha. »

Photo : D.R.

Des poulets muscles, Commerce, octobre 2008, p. 95-98. 

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