Avec Of the North, son vingtième film, le réalisateur Dominic Gagnon bouscule les codes du documentaire en ayant recours à des films réalisés par des amateurs habitant le Cercle arctique. Une façon nouvelle de raconter l’homme.
Propos recueillis par Aude Perron
Les Nouvelles Calédoniennes : Votre film est un bout-à-bout de films amateurs que vous avez trouvés sur YouTube. Quel en est l’intérêt ?
Dominic Gagnon : Avec ce film, je bouscule les codes : le virtuel est bien réel. Il y a tant d’activités humaines qui ont migré vers le web, comme la recherche d’emploi ou de l’âme soeur. Tout cela, il faut le documenter, au même titre que le réel. C’est une nouvelle forme de cinéma direct : je ne filme pas les gens ; je fais un film avec des gens qui se filment. Cela fait depuis 2007 que je travaille de cette façon-là. YouTube est arrivé en 2005 et deux ans plus tard, je trouvais qu’il y avait une masse critique de vidéos à exploiter car le « vloging » [le fait de réaliser un blog vidéo, NDLR] était entré dans les mœurs. L’an dernier, on a créé en une année autant d’images qu’au XXe siècle tout entier ! Pourquoi filmer encore ? Autant exploiter ce qui existe déjà et qui, pour moi, a une grande valeur anthropologique.
Mais vous n’allez pas sur le terrain !
Même si je suis devant mon ordinateur à visionner des films amateurs, je fais du terrain. Si j’avais débarqué avec ma caméra là-bas, on m’aurait de toute façon dirigé vers deux ou trois intervenants et je n’aurais obtenu que des clichés. Il y a des scènes, comme le gars qui vomit ou la fille esquimau nue sur les genoux d’un homme, que je n’aurais jamais pu obtenir avec ma caméra. Il y a des images filmées illégalement, comme la plateforme pétrolière ou les engins miniers, auxquelles je n’aurais jamais eu accès, en débarquant là-bas. On vit un âge d’or : les gens partagent encore énormément sur le web, avec une certaine naïveté. Au festival Visions du réel, j’ai gagné le prix du film le plus innovant : ça légitime toute ma démarche.
Quels étaient vos critères de sélection ?
Il fallait que les films amateurs ne soient pas viraux, donc qu’ils aient moins de cinquante vues et que cela provienne de l’Arctique. Les films viennent du Grand Nord canadien, mais de l’Alaska, du Groenland, de la Russie ou de la Finlande. Ma collecte m’a pris un an et demi et j’ai gardé 400 heures de rush, qui ont donné 74 minutes de film. Ça me donne vraiment le sentiment d’y être allé.
Les images sont parfois crues, floues, ça bouge, le son est parfois dérangeant : comment réagissent les spectateurs ?
C’est certain que c’est parfois intense par moments. Ce n’est pas pré-mâché et le son bombarde. Mais hier, en tribu, les gens ont pris ce film pour ce qu’il était : un grand imagier, avec des gens, des animaux, et toutes sortes de musiques : du rock, du rap, du punk. Ce que je fais n’est peut-être pas bon, mais mon procédé questionne et c’est ce qui est louable.
Quel écho un tel film peut-il trouver en Calédonie ?
Comme les Kanak, les Inuits et les peuples du cercle arctique aiment la chasse, la pêche. Mais si tu fais une bêtise, tu es jeté de ta communauté et tu te retrouves à Montréal, sans repères, sans logement et tu tombes vite dans l’alcool. Avant de venir ici, je ne me doutais pas à quel point ce film pouvait résonner ici. En fait, ce film n’aura jamais autant de sens qu’ici.
Photo : A. P.
Dominic Gagnon : « Même devant mon ordinateur, je fais du terrain », Les Nouvelles Calédoniennes, 23 octobre 2015.

