En l’absence de pâturages, à cause de la sécheresse et des cerfs, le bétail se meurt dans de nombreux élevages de la côte Ouest. Cette situation critique pousse les éleveurs à des solutions extrêmes et désespérées.
Par Aude Perron
C’est un véritable appel à l’aide qu’a poussé, il y a un mois, l’éleveur Eugène Hernu, sur le réseau social VKP Annonces. « C’est la sécheresse, les cerfs y’en a trop et le bétail meurt de faim ! Notre solution : on vous donne 1 cerf dépouillé-vidé contre trois sacs d’aliments pour le bétail (…) Un sac coûte 1690 francs soit un coût total pour vous de 5070 francs. Merci pour votre soutien et vos partages ! » Et ce cri désespéré a été entendu : chaque semaine depuis, le Bouraillais troque environ quatre carcasses contre des poches d’aliments.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Les coupables, ce sont la quasi-absence de pluie depuis les épisodes Edna et June, les alizés aggravant la sécheresse et le froid des dernières semaines qui n’a rien permis de faire pousser. Ajoutez à cela des cerfs, affamés, qui descendent en masse de la chaîne. « On se demande d’où ils viennent. Il y en a tellement en ce moment, on dirait qu’ils sortent de terre ! », lâche Eugène Hernu, entre le rire et le découragement. Bref, tous les ingrédients sont réunis…
Sur la propriété, c’est si propre qu’on jurerait que la débroussailleuse vient d’être passée, alors que d’habitude, « il y a de l’herbe jusqu’au genou. » Les bêtes qui paissent nonchalamment ne semblent pas si mal en point. Mais ce sont les survivantes d’une hécatombe qui a commencé au début de l’année. Quinze bêtes retrouvées mortes ou ayant dû être achevées, toutes la peau sur les os, comme en font foi les photos qu’Eugène Hernu fait défiler sur son mobile. Alors il va sans dire que le coup de pouce des internautes est apprécié pour les 60 animaux qui restent, surtout que depuis décembre dernier, le propriétaire de l’hôtel-restaurant La Néra, ne tire plus aucun revenu de son troupeau, « car il n’est pas en état pour être tué à l’OCEF ».
Tout au nord du pays, à Plaine Ciré, à Poum, Philippe Cogulet est logé à la même enseigne. « Il y a deux mois, j’aurais pu encore abattre. Mais là, c’est trop tard, tout le monde se bouscule pour faire tuer ce qui peut encore l’être, dit-il. C’est la misère. Je vois mes bêtes dépérir et je suis impuissant. » L’éleveur à la tête d’un troupeau de 450 à 500 têtes tente donc de sauver les meubles en le nourrissant de balles de foin, achetées à La Foa. Six par jour, pour un coût quotidien de quelque 60 000 francs. Jusqu’à quand tiendra-t-il à ce rythme ? Il tente également de vendre ses bêtes à des confrères dans le sud qui seraient moins touchés par la sécheresse. « Je brade mes bêtes. Je les vends moitié moins cher, mais même là, personne n’en veut », se désole-t-il.
Philippe Cogulet ne croit pas aux miracles : la pluie n’arrivera pas. Alors quelles solutions ? « Il faudrait répertorier le plus rapidement possible les zones où il est possible de planter du maïs ou du sorgho car ça pousse rapidement. Et dans deux mois, on peut nourrir nos bêtes. Il faut à tout prix éviter d’abattre les bêtes. Il faut protéger les élevages en place. »
Légende : Eugène Hernu a installé une quinzaine de mangeoires où viennent manger ses animaux.
Le chiffre. 310. C’est en millions de francs l’enveloppe du dispositif sécheresse ouvert depuis le 1er avril 2014.
Des mesures de l’APICAN pour faire face :
- 200 millions de francs pour l’achat l’achat d’aliment, de fourrage, de mélasse et de pierre à lécher, pour l’incitation à l’irrigation des cultures fourragères existantes ainsi que la plantation de nouvelles parcelles fourragères.
- 50 millions de francs pour permettre à l’OCEF d’augmenter ses capacités d’abattage et permettre aux éleveurs de déstocker leurs animaux.
- 60 millions pour le préfinancement bancaire des mesures sécheresse au travers des provinces.
Une sécheresse très sévère
Selon Météo France, pour qualifier le déficit pluviométrique, il faut le considérer sur une période de cinq mois, période suffisamment longue pour observer une influence sur le couvert végétal et les cours d’eau. « Sur les déficits cumulés de mars à juillet, nous avons un retour de phénomène de 40 ans à certains endroits du pays. Cela permet d’apprécier la situation ! », explique Alexandre Peletier, météorologue. En clair : par endroits, cela fait 40 ans qu’une sécheresse aussi sévère n’a pas été constatée. Si la situation est grave pour les éleveurs et agriculteurs, pour beaucoup sur la côte Ouest, les déficits pluviométriques sont les plus prononcés aux Loyautés. Les prévisions ne sont pas rassurantes : les précipitations du 3e trimestre devraient être en moyenne inférieures aux normales. Quant à El Nino, si son retour venait à se confirmer, « il y a un risque accru que persiste la sécheresse », conclut le météorologue.
Photo : A. P.
Echange cerf contre aliments, Les Nouvelles Calédoniennes, 11 août 2014.

