Les croisiéristes représentent une manne juteuse pour les tour-opérateurs et les prestataires de la gare. Mais selon certains, le partage actuel du gâteau n’est pas équitable et est source de tensions.
Par Aude Perron
Telle une ruche qui s’éveille, la gare maritime bourdonne en ce lundi matin. Il est 7 h 45 et Fabrice Lecomte, de Lyvai Tours, donne un briefing à une quinzaine d’agents, identifiables à leur T-Shirt rouge. Dans quelques minutes, ce sera le coup de feu. Les agents seront affairés à canaliser les flots de croisiéristes débarqués pour la journée et à vendre des transferts vers les plages, balades en petit train ou tours guidés. « On vend des produits accessibles. On ne prend pas le risque d’amener les touristes trop loin car ils ont un bateau à reprendre. Depuis que Lyvai est à la gare maritime, nous n’avons jamais perdu de touriste. »
La machine est efficace, comme en font foi les queues qui se forment peu à peu devant les différents comptoirs. Certains touristes confondent même les lieux avec un office de tourisme. Or, ils sont plutôt pris en charge par un groupement de six tour-opérateurs, constitué il y a un an, qui se partagent l’essentiel de cette manne, avec à sa tête un « chef de gare ». Un titre qui, en dehors du groupement, fait sourciller. Car à la gare, il y a d’autres joueurs.
Dimitri Muller, de Nouméa Fun Ride, lui, parvient à tirer son épingle du jeu : depuis plus de dix ans, il y loue des vélos, des scooters et des voiturettes. « Il faut laisser les croisiéristes circuler pour qu’ils voient tous les prestataires et qu’ils fassent leur choix. J’ai une offre unique à la gare, mais je ne supporterais pas un concurrent. »
En bout de course
A l’extérieur, du côté opposé au débarcadère des navettes, le contraste est saisissant. Une poignée de guides patentés attendent les rares touristes pour leur proposer un tour en minibus. En bout de course, ils ramasseront des miettes. « C’est l’emplacement qui nous a été assigné [suite à des tensions avec les autres tour-opérateurs, NDLR]. Il ne nous donne pas facilement accès aux touristes, regrette Wamy Kouriane. C’est un peu David contre Goliath, mais l’important, c’est de donner une image harmonieuse. »
Les touristes sont si bien captés à la gare que l’enseigne Marlène a vu ces derniers se raréfier dans sa boutique, rue de l’Alma. « En trois ans, nos ventes de duty-free aux croisiéristes ont chuté de 70 %. Ils ne viennent plus au centre-ville », confie Ronan Daly, directeur adjoint. Dès lors, il a cherché à se rapprocher et, en janvier dernier, a ouvert un magasin de 80 m2 juste en face de la gare, où il vend alcool et tabac. Et cela marche bien.
Si le partage actuel du gâteau n’est pas au goût de tous et source de tensions, c’était le prix à payer pour faire revenir un calme relatif.
D’aucuns se rappellent à quel point la concurrence y était rude il n’y a pas si longtemps (lire l’encadré). « Marché de Tunis », « foire d’empoigne » : l’image de Nouméa en a pâti. « Il fallait arrêter l’hémorragie et les tour-opérateurs ont été appelés à s’autoréguler, rappelle Philippe Lafleur, directeur du Port autonome, qui gère l’équipement.
Vers une meilleure organisation ?
Tout n’est pas parfait, reconnaît-il et c’est pourquoi la CCI sera mandatée courant mars pour proposer une meilleure organisation, le temps que sortent de terre, d’ici cinq à sept ans, les nouveaux quai et gare prévus dans le schéma directeur du port.
En attendant, « il faut du choix, de la diversité, qu’il y ait plus de petits opérateurs », croit Sylvie Helmy, de l’agence Noumea Discovery, qui depuis plus de vingt ans vend ses excursions à bord des paquebots. A plus court terme, elle espère le retour de l’office de tourisme, dont le départ en janvier dernier a créé la surprise (il est prévu qu’il revienne, à côté de la gare, à la fin du premier semestre).
L’office de tourisme absent, les croisiéristes ne peuvent plus faire tamponner leur passeport pour marquer leur passage à Nouméa, observe Philippe Chan, qui représente les artisans installés à l’étage de la gare. « Peut-être que nous pourrions récupérer ce tampon ? Ça ferait monter les croisiéristes car, en général, ils partent vite sur les tours. » Et d’envisager aussi des démonstrations, le tressage des cheveux, des cocos verts… Une chose est sûre : pour tirer parti des croisiéristes, personne n’est à court d’idées.
5 ans
C’est, au minimum, le temps qu’il faudra pour voir apparaître les nouveaux équipements prévus par le schéma directeur du port : un nouveau quai et une nouvelle gare.
Repères
Des mois de tension
Pression, hard selling : les croisiéristes débarquaient dans un climat tendu, nuisant à l’image de Nouméa. En janvier 2015, la concurrence, qui était déjà rude entre les tour-opérateurs de la gare, est montée d’un cran avec l’arrivée d’un autre prestataire. Le Port et la Ville ont dû poser certaines limites, et invité les tour-opérateurs à s’auto-arbitrer.
Un carré Ferry
Après la parapharmacie et le duty-free, de nouveaux commerces verront le jour à proximité de la gare, d’ici juillet 2016 : un curios rue Ferry et un mini-food court (glacier, boulangerie-pâtisserie, chocolaterie, snacking) de 300 m2, rue Anatole-France, à hauteur du Casino Johnston.
Photo : Jacquotte Samperez
Gare maritime : la sérénité est-elle tout à fait revenue ?, Les Nouvelles Calédoniennes, 8 mars 2016.

