Fondé en 1946, l’Institut de recherche pour le développement (IRD) fêtera son anniversaire en août. Depuis ses débuts sur le campus de l’Anse-Vata, retour sur 70 ans de recherches avec son directeur, Georges de Noni.
Propos recueillis par Aude Perron
Les Nouvelles Calédoniennes : L’IRD est né en 1946. Quels sont les temps forts de ces 70 années ?
Georges de Noni : Il y a, bien sûr, toutes les étapes qui ont permis à l’IRD de passer d’un institut de l’histoire coloniale à un institut de recherche inscrit dans sa société [voir page opposée]. En matière de recherche, je pense aux grandes expéditions, certaines très médiatisées, auxquelles l’IRD a été associé ou maître d’œuvre : Santo, au Vanuatu, et Kavieng, Madang, Madeep et Lengguru, en Papouasie Nouvelle-Guinée. Nous avons écrit des livres blancs qui ont permis de faire des points sur la recherche et sur des problématiques calédoniennes. Autre fait d’armes : l’Atlas de la Nouvelle-Calédonie que nous avons publié en 2013. C’est un outil connu. Ce sont ces éléments qui ressortent de la mémoire des chercheurs mais aussi de la mémoire populaire.
Justement, comment l’IRD est-il perçu par les Calédoniens ?
Je crois que l’IRD – qu’on appelle encore très souvent ORSTOM – fait partie du patrimoine de la Nouvelle-Calédonie, du paysage local. On vient vers nous pour des questions qui touchent à l’environnement, à la nature, plus rarement sur les sujets de société. Quand une baleine s’échoue, quand le lagon se colore en marron rose, quand il fait trop sec trop longtemps, quand les coraux blanchissent, quand les requins pullulent. Bref, quand on s’inquiète sur des phénomènes inhabituels, on vient demander des réponses aux scientifiques de l’IRD.
Quelles sont les découvertes dont vous êtes le plus fier ?
Nous avons beaucoup contribué à la connaissance de la biodiversité marine et terrestre et avons découvert de nombreuses nouvelles espèces. Sans nos recherches, il n’y aurait pas eu l’inscription du lagon au patrimoine mondial de l’Unesco, la pêche à la tortue ne serait pas réglementée dans la province des Îles et carrément interdite sur la Grande Terre. Sans nos recherches, les sociétés minières ne seraient pas obligées de conserver et de stocker le topsoil [la première couche du sol] avant l’exploitation d’une mine, en vue de la revégétalisation des sites.
Que penser de vos travaux ? Sont-ils toujours pertinents ?
En 70 ans, l’IRD a produit beaucoup de données. Mais ont-elles toutes été utiles ? Je suis plus réservé ; la marge de progrès est importante. C’est pourquoi nous avons créé le CRESICA (Consortium de coopération pour la recherche, l’enseignement supérieur et l’innovation en Nouvelle-Calédonie) en 2014, un groupe de réflexion qui vise à rendre la recherche plus pertinente pour les décideurs. C’est d’autant plus nécessaire aujourd’hui, alors que le territoire connaît une crise importante et qu’il faut trouver des pistes de diversification de l’économie calédonienne.
L’IRD dispose-t-il de suffisamment de moyens aujourd’hui ?
Le Centre IRD à l’Anse-Vata est un campus multidisciplinaire et multiacteur avec la présence de l’Ifremer, du CNRS, du Cirad, etc., qui regroupe près de 200 personnes. C’est la plus grande concentration de chercheurs francophones dans tout le Pacifique. Quand on nous sollicite sur une question (comme récemment sur les espèces invasives ou sur l’énergie) et que nous n’avons pas toutes les compétences pour y répondre, nous faisons appel à notre réseau. Nous sommes capables de réunir les plus grandes pointures sur un sujet donné. Ces expertises collégiales sont notre marque de fabrique. Nous avons aussi des plateformes de recherche de haut niveau, un navire océanographique long de 27 mètres – l’Alis – et trois bateaux côtiers. Tous ces équipements de pointe, c’est unique dans la région.
Mais les finances, c’est là où le bât blesse ?
C’est vrai qu’il est difficile d’être chercheur aujourd’hui. Sans cesse, nous devons trouver des financements extérieurs pour notre fonctionnement. Ils peuvent provenir du gouvernement, des trois provinces, de l’Etat et de l’Europe. On essaie de trouver de l’argent privé, mais vu la cartographie des sociétés calédoniennes susceptibles de financer de la recherche, les bailleurs potentiels ne sont pas nombreux. Le privé représente plus de 10 % de notre budget de fonctionnement. Il y a beaucoup de recherches financées par les mineurs, comme les programmes du CNRT « Nickel et son environnement ».
L’IRD est-il français ou calédonien ?
Tout ce que fait l’IRD, c’est pour la Calédonie. Avec les différentes collections d’échantillons végétaux, animaux et minéraux, nous avons développé un patrimoine incommensurable de connaissances scientifiques. Ce patrimoine appartient à la Nouvelle-Calédonie, pas à l’Etat français, et il est accessible à tous et à toutes.
Et tous les moyens que l’on déploie, c’est aussi pour la Calédonie. Il n’est pas question qu’un jour on ramène en Métropole le centre, brique par brique. Quand on développe ce site, quand on l’enrichit, c’est pour la Calédonie. En somme : Calédonie, je t’aime ! (rires)
Que peut-on vous souhaiter pour les 70 prochaines années ?
Au-delà de la création de nouvelles données, j’espère que nous allons contribuer à former des chercheurs, des ingénieurs et des techniciens calédoniens. Faire émerger les scientifiques de demain et des chefs d’entreprise grâce à notre incubateur, c’est aussi important, voire plus, que de publier des atlas et des articles scientifiques de haut niveau.
Et si, en plus, on est capable, grâce à la formation de cadres locaux, de développer une recherche calédonienne indépendante [à l’instar de l’IAC, de l’Institut d’archéologie de la Nouvelle-Calédonie et du Pacifique, de l’ADCK], ce serait une immense satisfaction.
1,4 milliard de francs.
C’est le budget de l’IRD. Les trois quarts sont dédiés aux salaires, le reste au fonctionnement.
Repères
L’IRD, c’est…
150 personnes
12 unités de recherche
1 incubateur d’entreprises
22 doctorants en 2015 61 stagiaires en 2015 (dont la moitié en Master)
13500 documents, dont 5 300 rapports et articles
15 colloques internationaux
3 grandes expéditions scientifiques
1 380 jours de terrain par an des chercheurs dans la région
1 150 jours de mission par an de chercheurs étrangers
1 herbier de 85 000 échantillons
1 alguier de 20 000 échantillons
45 000 échantillons de faune marine et terrestre
Des tonnes de données scientifiques
L’IRD, c’est aussi plusieurs bases de données (données scientifiques, séries temporelles, photos, etc.). La base Indigo (www.indigo.ird.fr) regroupe 50 000 photos, vidéos et reportages, dont plus de 3 000 concernant le Pacifique. Ce patrimoine audiovisuel s’est même illustré le mois dernier au festival international d’Hyères : le court-métrage « Paradis originels » a été réalisé par Florent Cadé sur des images de Jean-Michel Boré, de l’IRD, tournées entre 2014 et 2016.
L’année des signatures
A l’occasion des 70 ans de l’IRD, Jean-Marc Châtaigner, directeur général délégué de l’IRD, était sur le Caillou en mars dernier pour la signature de plusieurs accords ou conventions de coopération : avec le gouvernement, l’Adecal, la CPS et l’ADCK.
Photo : Thierry Perron
Georges de Noni : « Tout ce que fait l’IRD, c’est pour la Nouvelle-Calédonie », Les Nouvelles Calédoniennes, 9 juillet 2016.

