Le président du jury de la sélection internationale du festival Ânûû-rû Âboro, Hugues Le Paige, ancien journaliste et réalisateur, qui a longtemps travaillé pour la RTBF, la télévision publique belge, livre ses impressions sur la sélection de cette année et sur l’ambiance toute particulière de ce festival qui n’est pas fréquenté uniquement par des professionnels.
Propos recueillis par Aude Perron
Les Nouvelles Calédoniennes : Vous venez de terminer le visionnage des films en compétition internationale. Qu’en avez-vous pensé ?
Hugues Le Paige : C’est une sélection intéressante à plus d’un titre. Elle est très diversifiée. On retrouve des écritures différentes : il y a des écritures du cinéma documentaire classique, d’autres sophistiquées, ou expérimentales.
Certains réalisateurs en sont à leur premier film, d’autres ont une grande expérience cinématographique. A chaque fois, le cinéaste s’interroge, vous interroge sur le fonctionnement de la société. Thierry Garrel, ancien responsable de la production documentaire sur Arte, disait : « Le documentaire n’est pas une machine à voir, c’est une machine à penser. » Ces réflexions, ces interrogations sont l’essence même du cinéma documentaire.
Quelles autres qualités trouvez-vous aux films présentés ?
Ils font de la place au spectateur. C’est-à-dire que l’on peut entrer dans le film, se l’approprier, l’interpréter. On est à l’opposé du reportage télé. En fait, ici, on va à l’encontre des programmateurs de télévision. Montrez-leur la plupart des films projetés ici et ils vous répondront : « C’est impossible de passer ça ! » Ils pensent qu’ils savent ce qui est bon pour le spectateur. Sauf que ce dernier n’est pas un consommateur : c’est un citoyen et il a envie de comprendre ce que l’on vit.
Ces films interrogent, mais nous concernent-ils vraiment ?
Autant ces films sont profondément ancrés dans des réalités locales, autant ils sont universels en traitant de la violence, des inégalités des rapports sociaux ou de l’immigration. Ce ne sont pas des sujets joyeux, mais il y a une petite musique qui nous dit que l’on n’est pas condamné à vivre ce que l’on vit. Je pense que l’on peut facilement se reconnaître dans les difficultés que les gens vivent et surtout dans l’envie de ne pas s’y résigner. Le point commun de cette sélection, c’est que tous les réalisateurs ont fait un cinéma de résistance, que ce soit par l’écriture, les mots, les armes, le corps ou les rêves.
Que croyez-vous apporter à ce festival ?
J’ai été journaliste pendant vingt ans, documentariste pendant trente ans, producteur, formateur. J’ai un certain engagement. De toute façon, l’objectivité n’existe pas. J’apporte donc mon expérience et mon ouverture sur le cinéma documentaire dont j’apprécie la variété.
Que connaissiez-vous du festival avant de venir ici ?
Je connaissais le festival de réputation car j’ai des amis réalisateurs qui y sont venus. J’en connaissais donc l’esprit, mais je ne réalisais pas le travail qui est fait ici, ni la qualité des films et des spectateurs. Dans la plupart des festivals, le public est composé de professionnels. Or, ici, le public est bien plus large, ce qui fait qu’à mon avis, le festival prend tout son sens. J’ai vraiment le sentiment que le public prend quelque chose de ces films. Je le trouve attentif, avec une grande envie de découvrir des images. Et ce, alors que nous sommes cernés d’images et d’informations ! Mais elles ne disent rien. Des fois, il vaut mieux se taire. Le documentaire permet justement de prendre des moments de silence.
Photo : A. P.
Hugues Le Paige : « Le spectateur n’est pas un consommateur : c’est un citoyen », Les Nouvelles Calédoniennes, 24 octobre 2015.

