La bêche-de-mer peine toujours à se développer en dépit de la demande asiatique. Tandis que le Nord mise sur une gestion durable des stocks, au Sud, on veut faire d’une pierre deux coups avec l’élevage.
Par Aude Perron
Thomas Réquillart a un pari à réussir. L’an dernier, PromoSud, dont il est le chef de projet de la filière aquacole, a racheté les parts du promoteur privé de la Société d’Élevage Aquacole de La Ouenghi (SEA), l’écloserie de juvéniles d’holothuries située à Boulouparis. Objectif : diversifier l’aquaculture via la variété H. scabra (à forte valeur, voir encadré ci-dessous) et relancer les élevages de crevettes aux prises avec des problèmes sanitaires depuis plusieurs années. « On avait une écloserie exsangue, des essais d’holothuries ici et là [pas forcément concluants, NDLR] et une filière crevettes avec des difficultés du fait d’être en monoculture depuis une trentaine d’années. Pour toutes ces raisons, on a sauvé la SEA », résume-t-il.
Il faut dire que PromoSud est actionnaire de huit fermes de crevettes et que la société de financement a tout intérêt à trouver des solutions à leurs difficultés. Une de ces solutions, c’est l’alternance par l’ensemencement de bassins – normalement destinés à la crevette – par des juvéniles de bêche-de-mer de quelques grammes à peine.
Les éleveurs aidés
Depuis l’an dernier, sept fermes aquacoles ont ainsi été ensemencées, totalisant 60 hectares de bassins (sur les quelque 450 ha de la filière). Entre la production de bébés, qui a plus que doublé depuis l’entrée de PromoSud dans le capital de la SEA, et le grossissement « un peu plus rapide que prévu » des animaux dans les bassins, Thomas Réquillart estime pouvoir commercialiser 150 à 200 tonnes d’H. scabra (aussi appelée “gris??) dès l’an prochain.
Si PromoSud croit à l’holothurie, la province Sud n’est pas avare de son soutien non plus, en subventionnant, pendant deux ans, les deux tiers des 50 francs que coûte un juvénile. Au bout de la chaîne, on voit d’un bon œil le développement de l’élevage. Éric Aymard, transformateur depuis une dizaine d’années, pense que cela va améliorer la qualité de la marchandise qu’il achète et exporte (après cuisson et séchage). « Avec l’élevage, on va pouvoir peser les animaux et mieux surveiller ce qu’on achète ». Ce qu’il oppose à la pêche en milieu naturel et qui génère des revenus plus aléatoires, la faute aux variétés d’holothuries pêchées, leur taille et surtout leur réduction à la cuisson (certaines perdent jusqu’à 90 % de leur poids frais). L’holothurie, pourtant, est une activité « très rentable », confirme Nathaniel Cornuet, chef du Service des Milieux et Ressources Aquatiques, de la province Nord. Fraîches, elles valent, en effet, de 200 à 2000 francs le kilo selon l’espèce. Mais pour combien de temps encore les stocks sauvages pourront-ils combler la forte demande asiatique ? Partout dans le monde, les stocks s’effondrent, voire s’éteignent. Et la Nouvelle-Calédonie n’est pas tout à fait à l’abri. « Les espèces capturées sont un bon indicateur du niveau des stocks, fait-il remarquer. Aujourd’hui, on pêche des espèces qui ne l’étaient pas il y a dix ans. Et les tailles diminuent. »
D’où l’élevage, alors ? Ce n’est pas le pari que fait la province, en dépit d’un ensemencement d’enclos côtiers à Tiabet (Poum), en 2011 et qui s’est transformé en élevage en milieu naturel (sea ranching). « Nous misons sur une gestion durable des stocks », explique Nathaniel Cornuet, donnant l’exemple de la gestion que fait de sa ressource la tribu de Boyen, à Voh, depuis 2008 et qui a permis de faire revenir la bêche-de-mer. Pas d’élevage en vue dans le Nord donc. Mais au vu du développement qu’elle génère et de sa rentabilité, la filière reste néanmoins « prioritaire ».
Lancer une filière autour de la H. Scabra
En 2014-2015, l’Adecal a mené une opération de diversification aquacole basée sur l’holothurie H. scabra. Les résultats viennent d’être publiés.
Deux axes d’expérimentation
Dans le cadre de son programme ZoNéCo, l’Adecal a lancé l’opération HOBICAL. Le but : produire des données pour faire émerger les meilleurs scénarios permettant de mettre sur pied une filière de grossissement de la variété H. scabra et ainsi diversifier la filière aquacole.
Deux axes ont donc été testés : 1) un élevage qui alterne entre la crevette et l’holothurie ; 2) la faisabilité technique et les conséquences environnementales de la culture de la variété H. scabra à proximité des effluents des élevages de crevettes.
Des résultats à poursuivre
Cette étude, dont les résultats sont sortis il y a dix jours, a permis de développer un modèle pour l’élevage d’holothuries en bassin et en milieu côtier. Dans le cas de l’élevage par alternance, le phénomène de jachère permettrait d’améliorer l’état des fonds de bassin tout en fournissant un produit commercialisable. Quant à un « effet holothuries », il n’y a pas cependant de preuve que leur présence permette l’élimination des maladies bactériennes qui affectent les élevages de crevettes.
Pour ce qui a trait au 2e axe, malheureusement, les bassins de la ferme où était conduit l’essai, n’ont finalement pas été ensemencés en crevettes (l’essai s’est donc attaché à déterminer le lien entre nourriture et croissance en milieu naturel).
Conclusion
L’étude conclut que l’élevage de H. scabra permet « de penser les systèmes de production de manière plus intégrée (..) Ils permettraient ainsi d’augmenter la robustesse, la plasticité et la résilience des systèmes aquacoles, et de réduire leur impact sur l’environnement tout en conservant de bonnes performances de production avec des produits finaux de qualité supérieure. Dans ce cadre, l’élevage de l’holothurie nous semble représenter une des clés pour la construction d’une aquaculture durable sur le territoire. »
52 tonnes
C’est le volume (poids sec) d’holothuries exportées par la Nouvelle-Calédonie vers les marchés asiatiques, en 2014.
Des bêches-de-mer pêchées illégalement
Le bateau vietnamien arraisonné dans les eaux calédoniennes en pleine pêche illégale, en juin dernier, rappelle que l’holothurie est un produit très convoité sur les marchés asiatiques. « Il y a beaucoup de pression en mer de Chine alors des navires viennent jusqu’ici, à la recherche de nouveaux terrains de jeu », interprète Christophe Fonfreyde, chef du service de la pêche, à la Direction des affaires maritimes. Pour autant, ce navire n’est pas la pointe de l’iceberg. « Les braconniers vont là où il n’y a pas de surveillance. Or, ce n’est pas le cas, en Nouvelle-Calédonie. Nous avons une forte politique de dissuasion. » Il en a pour preuve les deux avions, les deux patrouilleurs (auxquels s’ajoute le d’Entrecasteaux arrivé la semaine dernière) qui surveillent les limites des eaux calédoniennes avec le Vanuatu, Fidji, les Salomon, la Papouasie et l’Australie. Ces moyens ont permis d’arraisonner quatre navires battant pavillon asiatique en dix ans et surpris avec du requin (deux navires), du thon et, en juin dernier, avec huit fûts d’holothuries. « Attraper un bateau pirate et le confisquer, c’est très dissuasif. Je peux vous assurer que tous les armateurs asiatiques sont au courant [pour le navire vietnamien, NDLR]. J’espère que ce sera suffisant. »
Photo : Ivan Cotignola
La filière bêche-de-mer va-t-elle enfin décoller ?, Les Nouvelles Calédoniennes, 2 août 2016.

