Grâce à Léon, le personnage de bande dessinée qu’elle a créé, Annie Groovie donne aux jeunes le goût de lire, d’apprendre et de se dépasser. Portrait d’une hyper-créative au cœur d’enfant.
Par Aude Perron
Rue Laurier, à Montréal. Annie Groovie nous ouvre la porte, tout sourire. On reconnaît l’auteur des albums de Léon à ses lulus, sa courte frange façon Amélie Poulain et son je-ne-sais-quoi de la comédienne Anne Dorval (la pamoison envers le hockeyeur Alex Kovalev probablement en moins). Mais ce qui vend la mèche surtout, c’est son t-shirt jaune on ne peut plus voyant : dessus, un grand Léon, à bout de bras, qui s’accroche à sa génitrice comme s’il allait tomber et se casser la figure à terre. Toujours prêt à faire rire, ce Léon : comment résister en effet à ce cyclope sympathique à l’humour absurde, passé maître dans l’art de prendre les expressions au pied de la lettre ? Au diable, le sens figuré et donnons notre langue au chat pour de vrai : la vie est plus drôle ainsi !
Le petit comique aux cheveux en pétard est né au bout du crayon hésitant et incrédule d’Annie Groovie, Trudelle de son vrai nom, sur un coin de table du Plateau Mont-Royal, une journée de novembre 2002. « Je voulais qu’il soit bizarre et original. Je l’ai dessiné avec un seul œil et c’est comme s’il me souriait, se souvient-elle. Et je l’ai appelé Léon, car on dirait le nom d’un vieil oncle sympathique. Tu ne peux pas t’appeler Léon et ne pas être gentil. » La Courte Échelle tombe sous le charme et là, tout s’enchaîne, au point que sa créatrice doit laisser son boulot de publicitaire. Aujourd’hui, Léon, c’est trois collections, 39 albums et 300 000 exemplaires vendus au Québec, en Egypte, en Argentine et en Hongrie. On croise son regard – unique, il va sans dire – partout : en librairie, en BD dans des quotidiens et des magazines, sur des sacs à dos, des boîtes à lunch, en émoticônes, alouette ! On l’a vu à Radio-Canada pendant deux saisons en capsules télévisées que 15 pays ont achetées, notamment à travers Disney Japan, Disney Italy et le transporteur Alitalia. Bref, Léon, c’est une PME internationale !
Croisement entre une bande dessinée, un magazine et un livre-jeux, les albums du cyclope sont un peu ce qu’Annie Groovie aurait aimé lire, plus jeune. « Petite, je ne lisais pas beaucoup, se rappelle-t-elle. Dès qu’il n’y avait pas d’image, je perdais le fil. Léon incite les jeunes à la lecture. Et ce n’est pas parce que c’est de la BD et des jeux que ce n’est pas de la lecture. Ca m’énerve entendre ça. Un album entier, c’est 88 pages ! » Léon sensibilise également ses lecteurs aux bonnes manières ou à la protection de l’environnement, sans faire la morale. « Quelqu’un a déjà dit que Léon était un cheval de Troie de l’apprentissage car les messages passent à l’insu des lecteurs ! », poursuit, en riant, la jeune femme.
Nul doute, la jeune femme, qui ne fait pas ses 39 ans, sait parler aux jeunes, malgré sa timidité. Voilà qui n’a pas échappé à Unicef-Québec, qui l’a sollicitée pour que Léon devienne son ambassadeur. C’est qu’en ce 20 novembre, on fête le 20e anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant. Pour l’événement, Annie Groovie vient de lancer un album hors-série qui porte sur les droits des enfants et qui démystifie le texte de la Convention. « La Convention est un sujet trop sérieux pour un enfant, fait remarquer l’auteur. Avec Léon, ça passe mieux. »
Il faut dire que l’ancienne publicitaire, diplômée de l’Université Laval en design graphique, a le sens de la formule. Et si Léon se retrouve sur de nombreux produits dérivés, T-Shirts, macarons et autres bracelets, c’est encore une déformation professionnelle de l’ex-employée de Cossette. Mais Annie Groovie a toujours eu un péché mignon pour les « gogosses », comme en témoigne l’écran de veille de son ordinateur où des chiens lèchent une vitre, donnant l’impression d’être dans l’ordinateur et d’en lécher l’écran. « À mon premier salon du livre, j’avais plus de bébelles que d’albums ! », avoue-t-elle. Et si, à l’époque, cette stratégie de marketing laissait sa maison d’édition dubitative, aujourd’hui, l’attitude est bien différente : « Maintenant, ils tripent et c’est quasiment moi qui doit les arrêter », poursuit-elle dans un grand rire.
Il n’y a pas qu’eux qui « tripent ». Annie Groovie parcourt le Québec, dans les salons du livre et les écoles pour présenter Léon et ses albums. Elle se rend également dans les écoles d’immersion française, à Sudbury ou Calgary, où là, elle a conscience que sa mission est double : « Les jeunes parlent à peine le français. Il n’y a pas de librairies francophones. Alors les professeurs comptent beaucoup sur nous pour donner le goût de la lecture en français. » Forte de ces nombreux voyages, on s’en doute, elle a un horaire de fou. Les semaines d’Annie Groovie comptent au bas mot 60 heures et ses courriels datent du milieu de la nuit ! « Je n’ai pas de vie ! Tant que Léon marche, je continue. De toutes façons, ça va trop vite, je n’ai pas le temps de penser. Mais ça va durer combien de temps à ce rythme-là ? »
En dépit de son succès couronné par plusieurs nominations et prix littéraires, la native de Trois-Rivières garde la tête froide, tout comme sa famille, avec laquelle elle a grandit à Québec. « Chez nous, c’est acquis que je vais faire des choses comme ça », confie-t-elle. C’est qu’Annie Groovie a la création dans son ADN, comme en font foi les valises qu’elle peint de couleurs bariolées ou la ligne de vêtements qu’elle a considéré lancer juste avant Léon. Et c’est une aussi une fonceuse : « Dès qu’une porte s’ouvre, je ne me pose pas de question. J’y vais. » C’est ce qui a amené cette gymnaste – un autre de ses dadas – au Chili pour Cirque du Monde, pendant trois mois, en 1997.
Essayer. Ultimement, c’est ce qu’elle aimerait enseigner aux jeunes. Dans ses animations scolaires, elle répète inlassablement qu’il n’est pas nécessaire d’être bon en dessin pour créer Léon. Car Annie Groovie, en se comparant notamment aux albums de Martine de son enfance « où chaque page est une œuvre d’art », se sent comme un imposteur. « Ca n’a pas d’allure que Léon ait marché. Je suis gênée ! Alors je ne veux pas que les jeunes me vénèrent et pensent qu’ils n’arriveront pas à en faire autant. Je leur dis de s’essayer à faire ce qu’ils aiment. »
La maman d’un petit comique, Revue Notre-Dame, novembre-décembre 2009, p. 6-9.
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