Plus de 3,2 milliards de dollars ont été investis dans les centres commerciaux brésiliens depuis trois ans. Et ce boom repose sur classes défavorisées. Commerce s’est rendu sur les lieux.
Par Aude Perron, à São Paulo, au Brésil
« Là-bas, c’est comme si c’était Boxing Day tous les jours ! ». C’est en ces termes que Claude Sirois, vice-président des acquisitions chez Invanhoé Cambridge, le bras immobilier de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), illustre le niveau d’achalandage des centres commerciaux au Brésil. En effet, ce sont jusqu’à 80 000 consommateurs qui prennent d’assaut quotidiennement chacun des quelques 350 « shoppings » de la plus grande économie d’Amérique Latine. Commerce en a visité plusieurs le printemps dernier.
Quand Claude Sirois est allé au Brésil en 2005 pour évaluer la possibilité d’y investir, il a découvert, à sa grande surprise, une industrie vieille de plus de 40 ans. Le premier centre d’achats au pays a ouvert ses portes en 1966, à São Paulo, aujourd’hui la 4e ville au monde avec ses 190 millions d’habitants. Il y a également découvert une industrie extrêmement résiliente, puisqu’elle a survécu à l’instabilité politique et économique, à l’hyperinflation, aux taux d’intérêts vertigineux et à quatre monnaies différentes depuis 1986 ! « En plus, elle s’est développée sans capital, témoigne Marcelo Carvalho, président de l’Association brésilienne des centres d’achats (ABRASCE). On ne pouvait pas se permettre de faire des erreurs. »
« L’autre belle surprise, c’est que le Brésil a des détaillants solides qui se sont forgé une carapace contre les cycles économiques, ajoute Claude Sirois. Ces détaillants locaux réussissent très bien car ils ont une structure opérationnelle qui passe mieux les cycles. » Le secteur du détail brésilien a en effet développé ses propres marques à succès avec des identités très fortes, telles que la parfumerie O Boticário, le cosméticien Contém 1g ou le magasin à départements Renner. N’entre pas qui veut pour leur faire concurrence !
Pourtant, pour un détaillant, s’il existe un marché qui offre présentement un grand potentiel de croissance, c’est bien celui du Brésil. Évidemment, cette économie de quelques 190 millions d’habitants fait partie des BRIC, l’expression consacrée pour désigner les 4 économies émergentes de l’avenir, incluant la Chine, l’Inde et la Russie. Mais plus que cela, jamais les fondamentaux économiques n’ont été aussi bons qu’à l’heure actuelle dans le pays du président Lula. C’est que, avec la fin du régime militaire en 1985 et le plan Réal de 1994, le Brésil marche vers la stabilité politique et économique. « Toutefois, tout s’est véritablement accéléré dans les trois dernières années », fait remarquer Fernando Borges, directeur de Carlyle Brasil, le premier fonds d’investissement privé à, il y a moins d’un an, s’y être installé. Et c’est cette accélération qui alimente la rumeur selon laquelle le Brésil décrochera cette année la fameuse note Investment Grade, accordée par l’agence d’évaluation financière Standard & Poor’s.
La croissance du produit intérieur brut (PIB) se chiffre à 4,4 % en 2007, selon le FMI. Cela peut sembler bien modeste par rapport à la croissance de la Chine, à 11,5 % pour la même année. Mais cela n’inquiète pas Fernando Borges. « Notre croissance est plus soutenable que celle des autres pays du BRIC, affirme-t-il. Cela devrait donc en partie protéger l’économie d’une surchauffe. » L’inflation, endémique au pays pendant des années, se situe aujourd’hui à 3,6 %, ce qui a pour effet d’augmenter le pouvoir d’achat des consommateurs. Les Brésiliens profitent également de taux d’intérêts qui ont chuté de 19 % à 11 % dans les trois dernières années, d’un revenu moyen qui progresse à la hausse et d’un salaire minimum qui, bien que guère élevé, a augmenté à 415 réaux (R$) par mois, soit environ 245 $, le 1er mars dernier. Bref, on dirait que les étoiles sont alignées pour tout propriétaire de centres commerciaux.
Des capitaux pour grandir
En fait, jusqu’à tout récemment, tout ce qui manquait à ces derniers, c’était les capitaux pour soutenir la croissance de leur secteur. Mais cette disette est désormais chose du passé, car les capitaux entrent maintenant à pleine vanne dans ce secteur. « L’argent n’est plus un problème », résume Marcelo Carvalho, qui a appris à parler la langue de Molière lors d’un précédent séjour en France. En effet, environ 1,5 G US$ a été investi dans l’industrie en 2007 grâce aux appels publics à l’épargne de 4 joueurs majeurs de l’industrie des centres d’achat. À cela, s’ajoute un autre 1,7 G US$, entré au pays sous forme d’investissements directs étrangers (IDE) au cours des 3 dernières années.
Ivanhoé Cambridge fait justement partie de ces investisseurs étrangers au radar desquels le potentiel de l’industrie n’a pas échappé. En septembre 2006, la filiale de la Caisse a acquis une participation de 20 % dans Ancar Gestão, une société qui gère des centres d’achats, pour un montant de 75 millions US$. Elle a aussi des intérêts variés dans cinq centres d’achats dont celui de Porto Velho, une ville de 400 000 âmes située en bordure de l’Amazonie, qui doit ouvrir ses portes en octobre prochain. À peine trois mois auparavant, Cadillac Fairview, le bras immobilier du fonds de retraite des enseignants de l’Ontario (OTPP), prenait une position à hauteur de 46 % dans Multiplan Empreendimentos Imobiliários, le plus important propriétaire de centres commerciaux au Brésil, pour 500 millions US$. Et c’est compter les Américains qui, eux aussi, ont flairé la bonne affaire…
Alors, qu’est-ce que tous ces capitaux donnent comme résultats ? Des centres d’achats qui n’ont rien à envier à ce que l’on connaît en Amérique du Nord, mais en revanche avec un achalandage à faire verdir de jalousie. Ces hauts lieux de consommation peuvent s’enorgueillir de 305 millions de visiteurs par mois, selon ABRASCE. C’est principalement dans les états les plus riches du Brésil, au sud, qu’on les retrouve en plus grand nombre et, sans surprise, la mégalopole pauliste est la mieux desservie en cette matière. « Il y a une très forte concentration de richesse au Brésil, notamment dans les régions urbaines de São Paulo, Rio de Janeiro et quelques autres métropoles », explique Marcos Carvalho, frère aîné de Marcelo et président de Ancar Empreendimentos, dont Ancar Gestão est une filiale.
Et cette richesse n’échappe pas à l’œil. Shopping Iguatemi, sis dans « le quartier noble » de São Paulo selon le site Internet, est le premier centre d’achat à avoir vu le jour au Brésil. Avec ses 330 magasins, ses griffes nationales et internationales, telles que Calvin Klein, D&G, Lacoste, Louis Vuitton, il est fréquenté par les plus nantis, qualifiés de classe sociale A. « La clientèle peut facilement claquer entre 50 000 $ ou 60 000 $ en une visite ! », s’étonne encore Rafael Sánchez, directeur du Bureau du Québec à São Paulo qui vient à peine d’ouvrir ses portes. À deux pas du quartier financier de São Paulo, Morumbi, dans lequel Cadillac Fairview a des intérêts, est le plus grand « shopping » du Brésil : fort de ces 480 magasins (le centre Eaton sur Sainte-Catherine à Montréal en compte 175) et ses 3600 places de stationnement, Morumbi – qui commandite la tournée du spectacle Alegria du Cirque du Soleil – se veut davantage démocratique. Mais il reste tout de même le rendez-vous des consommateurs A et B.
La classe C, cette grande vedette
Cependant, les moins nantis ne sont pas en reste. Shopping Itaquera, qui a été inauguré en novembre dernier, se destine précisément aux consommateurs C, qui ont quitté la pauvreté et constituent la classe moyenne de demain. Situé dans un quartier mal réputé de l’est de la capitale, il faut compter presqu’une heure et demie de transport en commun pour s’y rendre – et éviter le trafic pauliste – à partir du secteur financier. Itaquera se situe à la dernière station d’une des lignes de métro de São Paulo. « Pour vous, à Montréal, c’est normal d’avoir un centre d’achats qui communique avec une station de métro, établit Marcelo Carvalho, qui connaît bien la métropole québécoise. Mais ici, c’est une première. » Et c’est judicieux, car cela garantit la fréquentation quotidienne d’au moins 60 000 personnes qui quittent le matin ou retrouvent le soir leur ville-dortoir.
La modernité des lieux ne permet pas de dire qu’on est dans un quartier modeste. « Tout le monde pense que parce qu’on est dans un quartier pauvre, le centre d’achats va être à cette image », se désole Fábio Quintana, coordonnateur des communications du centre commercial Itaquera. Ce qui vend la mèche toutefois, c’est certes l’absence de grandes griffes dispendieuses, mais surtout la présence de magasins d’électroménagers et de bureaux de vente de condominiums en construction. C’est que la classe C devient progressivement propriétaire et s’équipe !
Comptant environ 60 millions de personnes, soit presque le tiers de la population du pays, la classe C tient en ses mains, sans le savoir, l’avenir des centres commerciaux brésiliens. C’est vers elle que se tournent les promoteurs immobiliers, car le potentiel de croissance auprès des A et des B est de plus en plus limité. « La classe C est une classe qui monte. Son revenu mensuel est de 600 US$ par mois. Ils ne consomment pas beaucoup, mais ils sont beaucoup », analyse Marcos Carvalho. Et c’est là, indéniablement, une des forces du Brésil : son marché intérieur. « C’est incroyable le volume qu’il y a ici, opine Rafael Sánchez. Si seulement 25 % des Brésiliens se mettent à consommer comme un Nord-Américain, ça donne un marché de presque 50 millions de personnes. C’est plus que la population du Canada ! » Et à cela, il faut ajouter que les Brésiliens sont urbanisés à hauteur de 80 %, donc susceptibles de fréquenter les centres d’achats.
Du crédit comme de l’eau
Mais ces derniers ne sont pas les seuls à bénéficier de cette situation : les détaillants vivent un véritable âge d’or ! Certains d’entre eux sont si populaires, comme C&A ou O Boticário, qu’on les retrouve sur chaque étage des centres commerciaux ! Souvent locataires pilliers des centres d’achat, ils offrent tous la carte de crédit du magasin. « Cette stratégie fonctionne bien avec la classe C qui n’a pas facilement accès à une carte Visa ou MasterCard, à l’inverse de la classe A ou B, explique Marcos Carvalho. Et dans les centres commerciaux en construction, les détaillants offrent déjà la carte du magasin, avant même l’ouverture, et les gens font la file pour l’obtenir. » Du coup, environ 20 millions de Brésiliens possèdent la carte de crédit C&A !
Mais les détaillants ne s’arrêtent pas là. Pour acquitter le solde mensuel, tout détenteur doit se présenter en magasin. Pour le moindre achat, que ce soit un réfrigérateur, mais aussi un repas au restaurant, le taxi, des médicaments, il est possible d’étaler le paiement sur sa carte en 3, 6, même 10 versements égaux sans intérêt. Et s’il est difficile de se ternir à jour sur ce qui se trouve sur sa carte, on peut consulter une borne, placée à l’entrée du magasin, pour consulter son solde. « Les détaillants font plus d’argent à vendre du crédit que des vêtements ! », révèle Marcelo Carvalho. Mais impossible d’obtenir une ventilation de leur chiffre d’affaires… En fait, le crédit coule à flot. Une récente enquête de la banque Itaú, la 2e banque en importance au pays, révèle que, entre 2000 et 2007, le nombre de cartes en circulation a cru de 225 % et la valeur des transactions de 278 %. Ce qui laisse entrevoir un risque de surendettement des consommateurs…
La tendance n’est pas prête de se renverser bientôt. Avec seulement 0,5 pieds carrés de surface de magasin per capita (comparé à … au Québec), l’industrie des « shoppings » va se bonifier de 30 nouveaux centres commerciaux d’ici la fin 2009. Nul doute, l’avenir est donc bon pour les promoteurs. Mais il est également positif pour Fábio Quintana, dont le centre commercial emploie 3500 personnes et devrait transformer son quartier dortoir en quartier avec une qualité de vie. « Itaquera va vraiment se développer, fait-il en regardant au loin, visualisant déjà les tours à condos qui se construisent dans les alentours. Si vous revenez ici dans un an, je vous assure que vous ne reconnaitrez plus le quartier. »
Le Boxing Day brésilien, Commerce, août 2008, p. 50-54.
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