Des ateliers menés auprès de plus de 300 scolaires de Nouméa ont permis de découvrir que 20 % des CM2 arriveraient au collège sans un niveau de logique rationnelle suffisant.
Par Aude Perron
Ruben, 10 ans, fronce les sourcils, avec l’impression qu’on se moque de lui. Dans ses mains, il tient deux boules de pâte à modeler. Quand elles étaient rondes et identiques, c’était facile de dire qu’elles avaient le même poids. Mais maintenant que l’une a été aplatie, laquelle de la boule ou de la galette est la plus lourde ? « Bein, c’est pareil », répondra le garçon de CM2, après une brève hésitation. Si Ruben n’est pas tombé dans le piège, il n’en sera pas de même pour certains de ses camarades.
Dépasser la perception
Mardi matin, lui et les autres élèves de cette classe de CM2 de l’école Anne-Marie-Javouhey, à la Vallée-du-Tir, ont reçu la visite d’une dizaine d’institutrices stagiaires de l’École normale de l’enseignement privé (Enep). En deuxième année d’un diplôme professionnel d’instituteur, elles expérimentent les notions apprises dans leur cours de psychologie du développement, sous l’œil de Jacques Boucher, leur professeur.
Elles supervisent donc huit ateliers dans lesquels chaque élève teste la classification, l’ordre et la mesure. « Ces petites expériences sont inspirées de Jean Piaget [psychologue suisse connu pour ses travaux sur le développement cognitif de l’enfant, NDLR], explique Jacques Boucher. À travers une action, l’élève justifie ce qu’il fait, il s’exprime. Et à travers cette verbalisation, sa pensée se structure. » Si, au départ, ces ateliers permettaient surtout aux stagiaires de mettre la théorie en pratique, ils ont accessoirement permis à Jacques Boucher de récolter des données intéressantes. Ou inquiétantes, plutôt. En cinq ans, ces ateliers ont touché plus de 300 enfants, de grande section, de CE2 et de CM2. « Et je constate que 20 % des élèves de CM2 échouent à ces ateliers, indique l’enseignant. Ce qui veut dire qu’ils n’ont pas atteint le niveau d’abstraction suffisant pour aller au collège. » En clair, leur niveau de logique rationnelle ne permet pas de dépasser la perception. Pour en revenir aux deux boules de Ruben, certains élèves s’arrêtent à la perception que la galette, plus étalée qu’une boule, est du coup plus lourde…
Penser au futur adulte
Après avoir fait défiler toute la classe dans les huit ateliers, l’heure est au débriefing entre Jacques Boucher et les futures institutrices qui rapportent quelques échecs. Par ailleurs, des bonnes réponses, certes, mais sans être capable de se justifier. « C’est grave en CM2, non ? », s’interroge une stagiaire.
D’où cela peut-il venir ? « Difficultés au niveau du langage et de la symbolisation, manque de manipulation d’objets, difficultés au niveau du corps et de l’espace, estime Jacques Boucher. L’école doit apporter tout cela, surtout si le milieu social ne le peut pas. »
Une chose est certaine, ces ateliers ont convaincu Raïssa, une des futures institutrices, de l’intérêt de la manipulation et de la verbalisation. « On peut faire faire aux enfants tout ce que l’on veut, mais ils doivent verbaliser : cela leur permet de réfléchir, d’assimiler et de donner du sens à l’apprentissage. » Si elle pense à la scolarité de l’enfant, elle pense également au futur adulte : « Qu’un enfant ne puisse pas se justifier, ce n’est pas normal. Cela veut dire qu’il n’arrivera pas à émettre des opinions. »
Photo : A. P.
Manipuler et verbaliser, des clés de la réussite scolaire, Les Nouvelles Calédoniennes, 19 mai 2016.

