Connue d’abord en tant qu’humoriste, puis comme animatrice, Marie-Lise Pilote a fait son premier vernissage en août dernier et lance ce printemps sa collection de vêtements de construction pour femmes. Portrait d’une artiste polyvalente et accomplie.
Par Aude Perron
Assise dans un fauteuil en cuir rouge, en jeans avec des bottes à cap d’acier roses, Marie-Lise Pilote, l’une des rares femmes humoristes du Québec, tente d’expliquer pourquoi, entre elle, Mario Pelchat et Michel Barette, tant de nos artistes sont natifs du Saguenay-Lac-Saint-Jean. « C’est peut-être à cause des bleuets et des antioxydants ?, lance-t-elle à la blague. Sérieusement, je crois qu’on doit constamment se renouveler et être plus créatif quand on vient d’une région. » Nul doute alors, nous avons affaire à un pur produit du terroir car à cet égard, la femme de 45 ans n’arrête tout simplement pas de créer.
Marie-Lise Pilote a fait sa marque comme humoriste, notamment avec son personnage de « la méchante », qu’elle a interprété dès ses débuts sur scène, avec le Groupe Sanguin, groupe qu’elle a formé en 1983 avec, entre autres, Dominique Lévesque et Dany Turcotte, l’actuel Fou du roi à Tout le monde en parle. Au bout de 8 ans et 1000 représentations, le groupe d’amis se disloque et elle monte 3 spectacles solos, en 1993, 1995 et 1999, qui font salle comble, soir après soir. Elle a aussi fait de la télévision (Histoires de filles), des films (Ding et Dong, L’homme idéal) et une brève incursion à la radio et au théâtre. « Je suis verseau, il faut que je touche à tout », fait-elle pour se justifier, avant d’ajouter du même souffle que cela ne lui a pas attiré que des amis. Depuis 2003, chaque printemps, Marie-Lise Pilote anime l’émission à succès Ma Maison Rona.
Mais celle dont les cotes d’écoute dépassent le million de téléspectateurs chaque lundi soir, a un dada, autre que la scène et la rénovation : l’art visuel. Tout a commencé en 1999, à la fin de la tournée de Toute la vérité, son troisième spectacle. À cette époque, rien ne va plus : Marie-Lise Pilote se sépare de son conjoint, avec qui elle vivait depuis 13 ans, et l’ambiance au travail est à son plus bas car la production et la gérance ne s’entendent plus. Elle se met donc à la peinture de mandalas, ces diagrammes géométriques que les moines bouddhistes créent pour méditer. « J’ai commencé avec les mandalas pour guérir de mes blessures, admet-elle. Et je me suis rendue compte à quel point la création était importante pour moi. Quand tu es créatif, tu peux te débrouiller toute ta vie. Tu ne subis plus les événements; tu les transformes. »
En 2006, elle tente de monter un 4e spectacle. Forte de ses succès précédents, les salles sont même réservées à travers le Québec. Mais la tournée est annulée l’année suivante, faute d’avoir obtenu des textes qui lui donnent le goût de s’embarquer dans cette exigeante aventure. « Je me doutais que je que je ne ferais pas ça toute ma vie, admet-elle. Mais l’humour fait tout de même toujours faire partie de moi. D’ailleurs, à Ma Maison Rona, je ne suis pas une animatrice sérieuse !»
« Je ne me suis jamais sentie aussi artiste de ma vie. »
Sa plus grande reconnaissance en tant qu’artiste lui est venue à la fin du mois d’août dernier, alors qu’elle a fait son premier vernissage au 10e Symposium de peinture de Bois-des-Fillion, dont elle est le porte-parole. Elle y a exposé une douzaine de ses peintures, sans trop d’attentes et avec beaucoup de détachement. La réaction du public est très bonne et elle a même vendu cinq toiles. « Je ne me suis jamais sentie aussi artiste de ma vie, confie-t-elle, non sans une certaine fierté d’avoir fait taire ses détracteurs. Des artistes sont venus me voir en avouant qu’ils s’étaient dit : ‘Tiens, une autre artiste de la scène qui s’improvise peintre’. Mais est-ce qu’on doit demander la permission à quelqu’un pour créer ? Je suis une artiste, que ce soit sur scène ou en arts visuels. Ma démarche est légitime. »
On ne peut pas en douter : Marie-Lise Pilote a définitivement embrassé l’art. Depuis 10 ans, elle est porte-parole du Salon des métiers d’art du Saguenay-Lac-Saint-Jean et depuis 3 ans de Plein Art, le salon des artisans du Québec. « J’encourage le monde à aller dans les musées et dans les galeries. C’est important de voir du beau. Ca fait du bien à l’âme. Les artistes sont là pour ça : pour faire réagir, pour réveiller la conscience.»
Comme rien ne l’arrête, Marie-Lise Pilote vient de se lancer dans une nouvelle aventure. Avec la carrière variée qu’elle a eue, on la savait entrepreneure et femme d’affaires; avec Ma Maison Rona, on la savait également grande bricoleuse. Elle vient de joindre ces deux forces pour dessiner et lancer Pilote et filles, sa propre ligne de vêtements et accessoires de construction pour femmes, en collaboration avec Nat’s, une entreprise familiale de Québec, spécialisée en … . La collection va du casque de construction couleur lilas, aux gants roses (des ongles rouges sont peints sur chacun des doigts !), en passant par la ceinture à outils (et son compartiment pour le baume à lèvres !). Tout est adapté à la taille et à la physionomie des femmes qui devaient auparavant s’équiper chez les hommes. Et la demande est là, puisque les bottes à cap d’acier roses qu’elle a portées lors d’un épisode de Ma maison Rona sont en rupture de stock !
Se sentait-elle obligée d’opter pour le rose et le lilas ? « Je pense que les filles sont rendues là, insiste-t-elle. Avant, porter des gants roses, on aurait dit : Franchement, on n’est pas des moumounes. Aujourd’hui, on s’assume et c’est tant mieux. Je n’ai jamais fait d’humour de gars, moi. Et ce n’est pas parce que je fais un plancher de bois franc que je ne suis pas féminine. On n’a pas à imiter les hommes. » Cette collection, c’est la façon à Marie-Lise Pilote d’encourager les femmes à s’assumer, à faire leur place dans des fiefs habituellement masculins, et à être solidaires entre elles. Enchanté par cette initiative, un directeur d’école professionnelle l’a déjà invitée à présenter sa ligne à ses étudiantes, histoire qu’elles soient mieux équipées et qu’elles persévèrent dans ces métiers non-traditionnels. Comme si cela n’était pas assez, elle suscite également des vocations : « L’an dernier, j’ai reçu plusieurs courriels de jeunes filles qui racontent qu’elles veulent devenir menuisière-charpentière, comme Nicole et Joanne sur mon Ma Maison Rona ! »
En dépit d’une carrière aussi atypique, elle ne croit pas qu’on se moque de sa reconversion : « Je ne sens pas qu’on rit de ce que je fais. De toute façon, je m’en fiche. Si j’avais écouté les gens, j’aurais fait mon personnage de méchante toute ma vie, car tu es cataloguée. Je suis trop intègre pour faire quelque chose juste pour faire plaisir à quelqu’un. » Et c’est peut-être pourquoi Marie-Lise Pilote est aimée du public, même si elle ne fait plus de scène depuis 10 ans. « Je sais que j’ai une belle cote d’amour au Québec. Je pense que c’est parce que j’ai un vrai rapport avec le monde. Quand on me dit que je suis pareille à la télé qu’en personne, je trouve que c’est un beau compliment. »
Voilà une artiste accomplie, une femme bien dans sa peau. Son seul regret, c’est peut-être celui de n’avoir pas terminé ses études collégiales, puisque sa carrière avec le Groupe Sanguin a démarré, elle n’avait que 19 ans. « J’avais beaucoup de complexes. Je travaillais avec des intellectuels et je me sentais dévalorisée. Du coup, je me forçais à lire des livres. » Mais cela est peut-être en train de changer. Marie-Lise Pilote suit une panoplie de cours pour expérimenter différentes formes d’art, allant du modèle vivant au bogolan, une technique de teinture africaine. Elle envisage même de s’inscrire aux Beaux-Arts comme étudiante libre, un rêve qu’elle caresse depuis longtemps. Jusqu’où sa curiosité la mènera-t-elle ? « Dans 10 ans, je ne sais pas ou je vais être, admet-elle. Mais je vais probablement être heureuse, car je fais confiance à la vie. »
Marie-Lise Pilote : faire confiance à la vie, Espace D, mars-avril-mai 2009, p. 32-33
