Samedi dernier, des hommes de Bopope ont abattu une cinquantaine de pinus à l’intérieur de la tribu. Objectif : lutter contre l’envahisseur.
Par Aude Perron
« Si vous regardez autour de vous, le pinus est partout. Ce n’était pas comme ça, il y a 10 ans », lance, essoufflé par l’ascension, Baptiste Pawa. A partir des hauteurs de la tribu, un rapide 360 degrés donne raison au membre du conseil des clans de Bopope : peu importe ou le regard se pose, on peut apercevoir la silhouette filiforme du pinus, émergeant ça et là de la forêt. Mais le portrait est en train de changer car cet après-midi, la tranquillité habituelle de la tribu est dérangée par le ronronnement des tronçonneuses. Depuis le début de l’année, le premier samedi du mois est consacré à une vaste opération d’éradication du pinus. Une centaine sont tombés en février. Une cinquantaine connaitront le même sort en cet après-midi. « De l’autre côté de la Koné- Tiwaka, il y a la plantation de pinus du massif de Tango, explique Francis Welet, du groupe de travail qui organise ces travaux de déboisement. Mais avec les vents dominants, ça fait longtemps que le pinus est passé de notre côté de la transversale. »
Selon l’IRD, les populations de pinus, une fois matures, « génèrent de grandes quantités de graines qui se dispersent aisément et colonisent vigoureusement le milieu environnant ». Et il pousse dans toutes les conditions, même après un feu de forêt où il est une des premières espèces à sortir du sol. En 2004 déjà, la Province avait mesuré l’étendue de l’invasion à l’extérieur de la plantation de Tango : aussi loin que 1,7 kilomètre, direction ouest. Et pour les gens de la tribu, cette espèce « appauvrit le sol et menace nos champs et le niaouli dont nous avons besoin pour faire nos cases ». La situation a donc été signalée à la Province dès la fin des années 90, mais une rencontre avec l’association environnementale citoyenne Amu Ke Je l’an dernier a permis de relancer les discussions pour trouver une solution. « Nous avons agi comme relai, mais c’est vraiment les gens de la tribu qui ont impulsé la dynamique », dit Laurent Campos, de Amu Ke Je.
Ainsi, des opérations d’abattage sont prévues le premier samedi de chaque mois, jusqu’en décembre. Pendant deux semaines courant juin ou juillet, environ 25 jeunes du SMA viendront prêter main forte aux gens de la tribu pour couper et replanter avec des espèces locales. Pour que ce programme puisse être mené à bien, la Province a accordé une subvention de 1,6 millions de francs pour l’achat de matériel et de plants. « Il nous manque une formation aux techniques d’abattage pour faire ce travail en toute sécurité », fait remarquer Baptiste Pawa. En effet : dans ces endroits difficiles d’accès, noyés dans la végétation, le travail est loin d’être une sinécure. Et c’est compter le risque de toucher les lignes électriques !
Reste à régler la question de la valorisation de ce bois et des discussions ont lieu avec la scierie de Netchaot, à quelques kilomètres de là. D’ici là, à Bopope, beaucoup d’autres pinus auront rendu les armes.
Légende : L’espace d’une après-midi, une cinquantaine de pinus ont été abattus.
Trois questions à Samuel Noury, Responsable du district ouest de Koné, DDEE, Province Nord
Pourquoi en sommes-nous là aujourd’hui ?
La plantation de pinus du massif de Tango est un héritage commun. Elle a été créée dans les années soixante-dix, dans une optique de génération d’emplois et de valorisation du bois. Il fallait donc une essence avec un fort potentiel de croissance, qui puisse s’implanter sur des sols pauvres et qui s’adapte à toutes les conditions. Le pinus répondait à ces critères. Ailleurs dans le Pacifique, on faisait le même choix. Il y avait même un engouement pour le pinus. Aujourd’hui, les choses ont changé : le pinus est considéré une espèce envahissante mais dite « à conflit d’intérêt » car en raison de son intérêt économique. Ceci dit, le pinus ne colonisera jamais la forêt naturelle au point de la remplacer.
Les pinus abattus à Bopope sont-ils valorisables ?
Pour être exploitables, les spécimens doivent avoir un diamètre d’au moins 26 cm et notamment, être sans défaut, sans courbure dans le tronc. Les arbres à Bopope n’ont pas fait l’objet d’une sélection. Généralement, parmi les pinus de régénération naturelle, moins de 50 % est valorisable.
Quel est l’intérêt de la Province dans cette opération ?
La Province n’a pas de programme de lutte contre le pinus. Mais ce qui nous intéresse à Bopope, c’est qu’il s’agit de la première opération dans ce sens. Et nous l’avons soutenu aussi pour que les gens de la tribu valorisent les zones déboisées en cultivant des champs et en replantant des essences locales et pour qu’ils luttent contre les feux. A Bopope, il y a des feux tout le temps. Et quand le feu fait place nette, c’est le pinus qui sort de la strate herbacée. C’est un vrai problème.
Photo : A. P.
Pas de pitié de pinus, Les Nouvelles Calédoniennes, 6 mars 2013.

