Quinze réalisateurs de tous les continents sont arrivés hier sur le Caillou et se sont retrouvés à Gatope (Voh) avant le début aujourd’hui, à Poindimié, de la 7e édition du festival international du cinéma des peuples.
Par Aude Perron
Ils sont arrivés à la Tontouta avec seulement deux heures de retard, comme s’ils étaient passés entre les gouttes, alors que le trafic aérien est perturbé pour cause de typhon sur le Japon. Ce sont donc deux membres du jury et quinze réalisateurs internationaux, dont les films ont été sélectionnés au festival Festival Anûû-rû âboro qui ont posé le pied, en Calédonie jeudi matin. Avant de rallier la côte Est où le festival se déroule chaque année depuis 6 ans, la délégation a été reçue à la tribu de Gatope, à Voh, le temps d’un repas.
Lettonie, Argentine, Congo, Iran, Vanuatu : ils viennent d’un peu partout pour raconter l’histoire de leur peuple. Comme chaque année, le festival a fait en sorte que les 50 films projetés proviennent de pays différents et de tous les continents et qu’ils aient été réalisés autant par les hommes que les femmes. Cependant, la direction artistique a accordé une importance toute particulière aux différentes formes que peut prendre le documentaire. « Quand on filme par empathie, comme dans Dell’ Arte della Guerra ou In the Shadow of the Sun, on a du temps, on travaille l’esthétique et la personne filmée participe au film, explique René Boutin, directeur artistique du festival. Mais c’est autre chose quand on filme pour dénoncer une situation. On filme les gens à leur insu, on est à la limite de la déontologie. C’est risqué, il faut beaucoup de sang-froid et c’est ce qu’a fait le réalisateur danois de L’Ambassadeur. »
Dénoncer, le Chinois Rikun Zhu le fait dans son court-métrage, Cha Fang. L’an dernier, il était allé soutenir trois défenseurs des droits de l’homme. Quelques heures plus tard, en pleine nuit, la police débarquait dans sa chambre d’hôtel pour un contrôle d’identité et un interrogatoire. « Il n’y a pas eu de conséquences pour moi, mais je trouve important de parler de ces situations et des droits de l’homme en Chine. »
Dans Canning Paradise, long-métrage qui a remporté le prix spécial du jury au FIFO 2013, le Français Olivier Pollet dénonce les ravages causés par l’industrie mondiale du thon en Papouasie-Nouvelle-Guinée. En toile de fond : la course aux ressources entre les Etats-Unis et la Chine, les politiques de l’Union Européenne et la Banque Mondiale ou l’acquisition frauduleuse de terres coutumières. « Je n’avais pas prévu faire un film en mettant les pieds en Papouasie. Mais une fois que j’ai découvert l’étendue de la situation, je me suis dit qu’il fallait un long-métrage pour rendre justice à cette histoire. »
Dans un registre plus léger, Hélène Lee a voulu, elle aussi, rendre justice. Dans Le premier rasta, l’ancienne journaliste spécialisée dans le reggae et la musique africaine, rend hommage à Leonard Percival Howell et mouvement rasta, son discours social, politique et révolutionnaire. « Dans ce mouvement, il y a l’idée d’être bien dans notre identité. On est Noir et on s’assume. » Un film qui trouvera certainement un écho dans le public calédonien.
De notre correspondante, Aude Perron
Légende : Tour à tour, les réalisateurs ont été présentés à Jean Poithily, petit chef de la tribu de Gatope.
Que représente pour vous ce festival ?
Albert Sio, direction de la culture, Province Nord
Le festival, dont nous sommes partenaire depuis le début, est une émanation de la Province Nord. Le choix de faire un festival de documentaires en particulier est un choix politique : c’est un choix d’ouverture et de rencontre des peuples. Nous voulons également faire émerger une génération de réalisateurs et de documentaristes.
Martine Lupi, NCTV
C’est la plus grande manifestation audiovisuelle ici, faite par des Calédoniens. Les jeunes Calédoniens s’éveillent au cinéma, à l’image et à l’écriture documentaire qui est particulière. C’est un cinéma authentique. On ne traite pas d’actualité, on raconte des histoires qui parlent à tout le monde, auxquelles les gens s’identifient, indépendamment de leur culture ou de leur pays. Le documentaire est une clé pour comprendre la société.
Samuel Goromido, association Anûû-rû âboro
Au travers de l’image, Anûû-rû âboro permet d’échanger avec les peuples ailleurs dans le monde. C’est un espace de partage, de formation et d’information. C’est une fenêtre ouverte sur le monde pour les Calédoniens et pour les gens du Nord, où il n’y a pas de salle de cinéma. Aussi, dans le documentaire (versus la fiction à La Foa, NDLR) les personnes ne sont pas formatées. Elles sont réelles et on peut s’y identifier.
Morgane Goromoedo, Médiathèque Ouest
Le festival permet de voir des films où l’on se rend compte qu’on a des problèmes en commun avec les gens d’ailleurs. Ici, avec ce qui est véhiculé dans les médias, nous avons tendance à avoir une mauvaise image de nous, à nous dévaloriser. Mais les problèmes d’alcool ou de violence, par exemple, ce n’est pas que l’affaire des Kanak ou des tribus. Il y a la même chose ailleurs. C’est bien de regarder l’autre. Cela permet de mieux se regarder après.
Photo : A. P.
Place aux réalisateurs, Les Nouvelles Calédoniennes, 18 octobre 2013.

