Alors que la Nouvelle-Calédonie fête le Mois du patrimoine, en organisant différents événements sur des sites spécifiques, NC 1ère nous propose de découvrir mardi 17 septembre, à 20h30, le documentaire Des vestiges et des hommes. Réalisé par la réalisatrice et productrice Aude Perron, nous partirons à la rencontre de collectionneurs, attachés à la période de la Seconde Guerre mondiale.
Propos recueillis par Erwan Morelli
D’où vous est venu l’idée de partir à la découverte de ces collectionneurs ? Tout est parti de ma rencontre, à Poindimié, de Paul Paturel, passionné par les Marines et l’armée japonaise. Grâce à lui, je suis entrée dans un univers que je ne connaissais pas : celui des collectionneurs d’objets de l’époque de la 2e guerre mondiale. C’est plus que la passion qui les anime, c’est la quête. Une quête qui peut friser l’obsession. C’est impressionnant les sommes qu’ils peuvent mettre dans là-dedans. La collection prend beaucoup de place chez eux et dans leur vie. J’ai donc découvert la douce folie de ces gens, mais j’ai aussi découvert une époque et la sympathie que les Calédoniens ont pour les Américains. Comme je l’ai entendu plusieurs fois pendant ce tournage : « La guerre, ce ne sont que de bons souvenirs. » Cette phrase dit tout.
Comment peut-on traduire l’attachement de ces personnes au patrimoine ? Serait ce plutôt de la nostalgie ?
Je n’ai pas senti que j’avais affaire à des nostalgiques. Ces collectionneurs ont en commun un intérêt profond pour cette partie de notre histoire. Ils la connaissent généralement très bien et sont mêmes incollables sur certaines batailles, ou alors sur certains détails de la tenue vestimentaire de telles ou telles troupes ! Ils font des recherches, ils écrivent des articles dans des revues spécialisées, bref, il n’est pas exagéré de dire que ce sont des historiens amateurs qui vivent, à travers cette passion, une grande aventure intellectuelle. Certains collectionneurs sont aussi animés par l’urgence de sauver ce patrimoine : il y a des vestiges qui gisent sous l’eau, à la Plaine des Gaïacs, dans la chaine, et des objets ou des vieilles carcasses de Jeep qui trainent sur des propriétés. Ce patrimoine, à l’abandon, pourrit, rouille, est pillé, détruit à coup de barre à mine…
Y a-t-il une part de recherche identitaire ?
Bien entendu. Mais ce que regrettent les collectionneurs, c’est qu’en Calédonie, on s’intéresse peu à notre histoire contemporaine. L’un d’eux l’explique par le fait que nous soyons si peu au clair avec notre histoire coloniale. Le musée de la Seconde guerre mondiale qui ouvrira le 19 septembre prochain, au centre-ville de Nouméa, corrige en quelque sorte la situation et comble ce vide. Les Calédoniens, les scolaires et les touristes vont certainement apprécier cette structure.
Pourquoi êtes-vous allée au Vanuatu ? Au départ, nous devions aller aux îles Salomons qui ont été le théâtre de la bataille de Guadalcanal, un tournant décisif dans la guerre du Pacifique. Pour des raisons d’ordre pratique, nous nous sommes rabattus sur le Vanuatu qui a constitué une base arrière importante pour les Américains. A Santo, où nous nous sommes rendus, le passage des Américains est partout : des demi-lunes recyclées en magasin ou petite fabrique, des grilles de désensablement recyclées en clôture, des objets qui trainent dans les jardins, mais aussi des bouteilles de Coca-cola ou des obus (désamorcés, bien sûr !), à vendre, dans les vitrines des commerces. Et bien entendu, il y a l’épave du Coolidge et le site Million Dollar Point.
Que fait le Vanuatu de tout ce patrimoine ?
Il y a une volonté très forte de protéger ce patrimoine. Pour mettre fin au pillage et empêcher que des touristes repartent chez eux avec des objets trouvés sur des sites tels que l’épave du Coolidge, par exemple, le Vanuatu a pris un arrêté. Les contrevenants risquent jusqu’à 50 millions de francs d’amende et 6 ans d’emprisonnement. Au Vanuatu, trois musées de la Seconde guerre mondiale sont en préparation ! Celui du Ministère de la Culture, à Port-Vila, prévu pour 2018. Les deux autres sont portés par des privés, qui devraient voir le jour avant cela. L’homme derrière l’un d’eux est un entrepreneur de Luganville d’origine australienne. Son objectif est de renforcer l’identité « Seconde guerre mondiale » de Santo et d’y attirer plus de touristes encore (et ainsi concurrencer les autres îles de l’archipel). Il a mis sur pied une fondation et espère récolter 3 millions de dollars australiens pour construire ce musée. Le mécénat est très développé chez les Anglo-saxons.
Y a-t-il des anecdotes qui vous ont marqué durant le tournage ou qui vous ont ému ? J’ai été très impressionnée par le site Million Dollar Point, où les Américains ont abandonné sur la plage et dans la mer, des tonnes et des tonnes de matériel militaire. Ce sont des méthodes d’une autre époque, il va sans dire ! Aujourd’hui, la plage est jonchée de morceaux de ferraille, polis par la mer et le sable. Sous l’eau, dans les monticules de vestiges où se promènent des poissons tropicaux, on distingue des châssis de véhicules, des arcs de demi-lunes et autres. C’est ahurissant ! Sur le plan humain, j’ai été touchée par l’accueil que nous avons reçu sur l’île de Tutuba, juste en face de Luganville. C’était la première fois qu’une équipe de télévision y mettait les pieds. Nous sommes allés à la rencontre de Enock Tugu, le patriarche de l’île, un beau vieux monsieur de 103 ans. Je regrette que nous n’ayons pas pu passer plus de temps avec lui, à écouter ses histoires.
Avez-vous d’autres projets de documentaires ? Si oui, sur quel thème ? Je m’intéresse beaucoup aux enjeux socio-économiques, à ce qui bouleverse les modes de vie, aux façons de faire des uns et des autres. Et des idées, j’en ai toujours. Mais on est vite rattrapé par la réalité : trouver un diffuseur, trouver des subventions car en plus d’être réalisatrice, je porte aussi le chapeau de productrice. Si je pouvais, je serais en tournage tous les jours. C’est de loin le terrain la meilleure partie de ce métier.
Photo : Quinoa Productions
« Plus que la passion, c’est la quête qui les anime », Coco TV, 13 septembre 2013.

