Un emblème si vulnérable

C’est reparti pour un mois de comptage des nids de roussettes éparpillés aux quatre coins de la province. Objectif : voir comment les effectifs évoluent. Reportage auprès de compteurs à Koulnoué et à Lindéralique.

Par Aude Perron

Sur la route de Koulnoué, Frédéric Avril et Marie-Louise Dabome, deux garde-nature de la Province, sont déjà à leur poste d’observation. Il est 16h. Quelques roussettes volent. En contrebas de l’immense caillou, des érythrines en fleurs, dont elles sont très friandes. « On essaie de garder une distance du nid, au moins 300 mètres, pour ne pas les nuire, explique Frédéric Avril. Si on les gêne, le nid part. Et il n’est pas dit qu’il revienne au même endroit. Mais, là, regardez-les : elles ne sont pas stressées. » 

Dans deux heures, les deux garde-nature dénombreront, dans leur bout de ciel respectif, les individus de ce nid de roussettes, au moment de leur envol. Le but : évaluer les populations d’individus et voir leur évolution. « Les dires des gens nous portent à croire qu’il y aurait diminution, indique Mélanie Boissenin, de l’Institut Agronomique néo-Calédonien (IAC). Nous avons recensé 500 nids en province Nord en 2006. Mais un quart des nids aurait disparu. Il y a un autre quart dont on ne sait s’il y a encore de l’activité ou non. C’est inquiétant. » La roussette est d’autant plus vulnérable qu’elle ne fait qu’un petit par an et qu’il faut presque 6 mois avant que ce dernier ne soit sevré. De plus, c’est un animal agrégatif, c’est-à-dire qui vit en colonie : il est plus facile à chasser.

Alors depuis 2010, chaque mois d’avril et de septembre, au moment où les colonies sont les plus stables, l’IAC et la Province Nord procèdent au comptage de 30 nids répartis à travers la province, de Canala à Bélep. Ce n’est pas une petite opération. Le comptage se fait trois soirs de suite. Et si nous sommes en bord de route en ce jeudi soir, les nids ne sont généralement pas si faciles d’accès. Il faut trois heures de marche pour rallier certains d’entre eux. Ce sont les garde-nature de la Province et quelques associations (Dayu Biik, Association pour la Conservation des Chauves-Souris (ACCS), la Société Calédonienne d’Ornithologie) qui se partagent la tâche.

Il est 18h à l’aire de repos de Lindéralique et le silence règne, à peine perturbé par le cliquetis de quatre compteurs manuels. Debout, les yeux dans des jumelles, deux guides, David et Doriane Casélina, ainsi que deux représentants de l’association Dayu Biik, comptent les roussettes qui prennent leur envol, dans une noirceur de plus en plus impénétrable, faute de lune. Un peu plus de trente minutes plus tard, à la lumière des phares du pick-up, c’est l’heure des comptes, même si ce sont seulement les résultats des deux guides qui importent. « Il faut que ce soit toujours la même personne qui compte le même morceau de ciel d’une fois à l’autre, explique Romain Franquet, de l’association Dayu Biik. Comme ça, le biais reste le même. »

Alors, déclin ou pas ? Pour l’IAC, il est encore trop tôt pour le dire. Il faudra encore quelques années d’opérations pour voir se dessiner une tendance. Ce jour-là, David assure qu’il ne le ratera pas. « Je veux faire tous les comptages pour savoir comment cela a évolué. »

Trois questions à Jean-Jérôme Cassan, DDEE, Province Nord

Pourquoi s’intéresse-t-on autant à la roussette ?

Parce qu’elle est vulnérable. Elle ne fait qu’un petit par an et que c’est un animal agrégatif, ce qui la rend facile à chasser. Le défi est donc du côté de la pression créée par l’homme. La roussette est aussi vulnérable que la tortue. Elle est aussi utilisée pour faire de la monnaie ou à l’occasion de la Fête de l’igname. C’est un met de choix apprécié des Kanaks et des Calédoniens. Ce n’est donc pas un gibier ordinaire : elle a un caractère exceptionnel et il faudrait que les pratiques correspondent à cette exception.

Parlons des pratiques illégales, justement : quelle est l’ampleur du phénomène ?

Il y a des milliers de braconniers à la petite semaine, qui chassent en dehors de la période autorisée. Mais il y a ceux qui en font un commerce, sans scrupules. Et ils sont organisés. Les roussettes sont très vulnérables au tir au nid. En cinq minutes, un chasseur peut en descendre des dizaines. Voire des centaines, s’ils sont plusieurs chasseurs. C’est un véritable trafic et il est très lucratif : ceux qui colportent les roussettes pour les vendre sur Nouméa se font des marges qui peuvent aller jusqu’à 300 %, voire 400 % !

Comment faire pour empêcher cela ?

La réglementation va être modifiée pour empêcher un certain nombre de dérives. Parallèlement, nous allons tenter de mieux connaître les pratiques de consommation de la roussette et de voir comment cela peut être pris en compte dans la réglementation. Il faut trouver un compromis qui mette un frein au massacre des roussettes. La réglementation ne va pas régler tout le problème, mais elle va contribuer à empêcher les cas les plus déviants.

Légende : Pendant plus d’une trentaine de minutes et trois soirs de suite, les guides comptent les quelques centaines de roussettes qui émergent du nid.

Photo : A. P.

Un emblème si vulnérable, Les Nouvelles Calédoniennes, 10 septembre 2013.

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