De plus en plus de particuliers mettent à disposition une chambre, un bungalow ou carrément leur logement à la location. Cette pratique qui prend de l’ampleur dans le Grand Nouméa a le don d’agacer les hôteliers qui crient à la concurrence déloyale.
Par Aude Perron
Jean Rambaud est en colère. Le mois dernier, le président de l’Union des hôtels de Nouvelle-Calédonie a alerté le gouvernement sur une « concurrence déloyale », une « économie de l’ombre qui ne paie pas, le plus souvent, les taxes et impôts auxquels nos hôtels sont assujettis ». Dans son collimateur, les meublés de tourisme, les logements chez l’habitant et autres chambres d’hôte que l’on trouve sur des plateformes comme Airbnb, pour ne nommer que la plus connue.
Cette pratique détournerait une clientèle de ses hôtels dont les 1 700 chambres sont occupées à 56 %. « Sur tous les Australiens qui arrivent à Tontouta, il y en a 25 % que l’on ne retrouve pas dans nos hôtels, estime-t-il. Ils sont forcément quelque part ! Mais nous, à la fin du mois, on a des charges à payer. »
Il accuse également l’Office du tourisme d’« encourager cette pratique en distribuant, prioritairement, la brochure de location chez l’habitant (…), au détriment des hôteliers et des gîtes professionnels ».
Nuance. La brochure, c’est celle de l’association Hna Hlapa qui réunit des propriétaires proposant 38 meublés de tourisme dans l’agglomération nouméenne. Compte tenu de la polémique, l’Office du tourisme n’a pas souhaité commenter. Ce n’est pas le cas d’Anne Le Leizour, présidente et fondatrice de l’association, qui invite à la nuance : « Nous sommes soumis à la réglementation économique et fiscale du territoire. Nous sommes inscrits au Ridet, payons une patente, une assurance, le Ruamm, des impôts sur les revenus et percevons la TSS. On ne fait pas des mille et des cents sur un logement. » A cela s’ajoutent les charges (gaz, eau, électricité, ménage) qui sont incluses dans le forfait hebdomadaire : compter entre 30 000 F (pour une chambre) et 100 000 F (pour une villa F4).
Les revenus perçus et le taux d’occupation, eux, sont aléatoires. Anne Le Leizour estime celui de ses trois chambres et de son logement à la Vallée-des-Colons à 80 %. Il en va un peu différemment chez Odile Picou, qui propose un studio et une chambre au Faubourg-Blanchot, loués en moyenne une semaine sur deux. « Ce sont mes seuls revenus. Je n’ai pas de retraite », précise-t-elle. Quant aux Australiens, où sont-ils ? Pas chez les membres de Hna Hlapa qui disent recevoir majoritairement des Métropolitains.
Vide. À bien des égards, Anne Le Leizour ne se sent pas visée par la polémique. Son regard se tourne plutôt vers Airbnb et consorts qui échappent à toute forme de contrôle. En Calédonie, les offres publiées sur la célèbre plate-forme se multiplient et on en compte plus de 150. « Cela devient dangereux depuis six mois, s’inquiète Jean Rambaud. Si rien n’est fait, ça va continuer à s’amplifier. »
Mais le vent est en train de tourner. Car le cri d’alerte de l’hôtelier, d’autres syndicats du milieu, en dehors du pays, l’ont poussé avant lui et depuis quelques mois, de nombreuses municipalités ont commencé à combler le vide juridique (lire notre encadré). Ici, la Direction des affaires économiques vient d’être saisie et réglementation, il devrait y avoir.
Cela, Anne Le Leizour le voit d’un très bon œil. D’abord parce que cela va faire du ménage dans le milieu. Un tri qu’elle estime faire pour sa part en n’acceptant dans son réseau, que deux ou trois nouveaux membres par an, sur étude de dossier. Et puis, parce qu’elle croit que cela apportera de la souplesse.
« Pour l’instant, même si nous ne percevons pas la taxe sur les nuitées, nous sommes considérés comme un hôtel et nous devrions avoir une réception, un registre des arrivées et départs, afficher nos prix à l’entrée de la maison, etc. C’est impossible ! Nous sommes des particuliers qui mettons à disposition notre logement : ce n’est pas tout à fait une activité commerciale. »
Repères
Echappant à toute forme de contrôle, accusées de faire grimper les prix du secteur immobilier locatif, agaçant les syndicats hôteliers, sans compter les locations qui dégénèrent en histoires d’horreur, les plateformes Airbnb et autres Wimdu sont plus que jamais dans le viseur des autorités aux États-Unis, en France, en Allemagne ou au Québec.
Le 1er février dernier, San Franscico, siège même d’Airbnb, porte un coup dur à ces pratiques, en imposant le prélèvement de la taxe de séjour de 14 % sur chaque location. La ville s’est également dotée d’un bureau chargé de contrôler les locations de courte durée. Même chose à Paris où la plate-forme collecte la taxe de séjour depuis octobre dernier. Au Québec, une réglementation est en cours de préparation. Plus proche de nous, en Polynésie française, le gouvernement compte encadrer ces pratiques par une délibération qui devrait être présentée avant la fin de cette année.
Le chiffre
2. C’est en millions le nombre de logements proposés sur la plate-forme Airbnb, dans plus de 34 000 villes de plus de 190 pays. Environ 150 de ces logements se trouvent en Nouvelle-Calédonie.
Photo : A. P.
Un manque à gagner qui irrite, Les Nouvelles Calédoniennes, 12 novembre 2015.

