Vivre avec les tiques

À 14h, aujourd’hui, Thomas Hue, vétérinaire et chercheur à l’IAC, donne à Nessadiou une conférence intitulée « Ces parasites qui nous gouvernent ». L’occasion pour Les Nouvelles de voir sur le terrain comment les éleveurs combattent ce fléau.

Par Aude Perron

Penché au-dessus d’une cuvette, l’éleveur Guy Monvoisin est affairé à préparer un bain, en cette matinée pluvieuse. Deux milles litres d’eau auxquels s’ajoutera une solution anti-tiques – le bien nommé Taktic – dont seront douchées ses 500 bêtes en empruntant un couloir d’aspersion. « Normalement, on baigne à vue, explique-t-il. Mais là, je ne prend pas de chance : je vais passer tout le troupeau, car c’est tellement sec que mes bêtes sont déjà affaiblies. Il faut éviter que les tiques les accablent davantage. » 

La tique serait arrivée dans les années 40, joli cadeau des Américains, et a rapidement et tout naturellement fait sa place dans le cycle de l’élevage calédonien. Guy Monvoisin se rappelle de l’époque où donner le bain antiparasitaire aux bêtes était presque un événement festif qui revenait toutes les trois semaines. « C’était le prétexte pour inviter toute la famille à prêter la main. On en profitait pour rentrer le troupeau, castrer les veaux. On était content de baigner le bétail. »

Aujourd’hui, la tique n’est rien d’autre qu’une plaie. Et quand on sait qu’elle pond 3000 oeufs tous les 21 jours, sa maîtrise est l’affaire de tout un chacun. Malheureusement, tout le monde ne joue pas nécessairement le jeu. A 150 kilomètres de là, à Ouégoa, Jean-Luc Martin, dont le cheptel compte environ 300 têtes, est un peu découragé : « Autour de moi, il y a des propriétaires qui ne baignent pas. Les tiques sont transportés jusqu’ici sur les chiens et les cerfs. Résultat : j’en ai à l’année. En ce moment, je baigne tous les mois. Et je remarque que les tiques sont de plus en plus résistantes : l’effet du Taktic ne dure plus que 2 à 3 semaines. »

Difficile dans ses conditions d’éviter les traitements chimiques. Pourtant, depuis une dizaine d’années, d’autres méthodes de lutte sont expérimentées et donnent des résultats prometteurs, comme la mise au repos et la rotation des pâturages (faute d’hôte, la tique meurt) et l’introduction de races plus résistantes à la tique, telles que la Brahman dont le poil est lisse et la peau épaisse. Le risque cependant, comme le regrettent certains éleveurs qui en ont fait l’expérience, c’est de voir sa viande déclassée à l’OCEF (à cet égard, la situation s’améliorerait puisque la Calédonie compte désormais des sélectionneurs).

Le troupeau de Guy Monvoisin, lui, ne compte que de la race limousine. « Pour l’instant, j’arrive à gérer la situation, confie Guy Monvoisin. Mais s’il le faut, dès demain je me lance dans de nouvelles races. Chaque éleveur doit faire un peu à sa sauce entre les différentes solutions, en fonction de son exploitation, de sa façon de travailler, de ses objectifs de production. On ne pourra pas éradiquer la tique. Il faut vivre avec. »

Calendrier des conférences : 

3 juillet, à 14h, à la chambre d’agriculture de Nessadiou (Bourail)

7 juillet, à 14h, au centre socio-culturel de La Foa

7 août, à 19h, au lycée agricole de Pouembout

Légende : Guy Monvoisin prépare un bain anti-tique en vue d’en asperger tout son troupeau.

Trois questions à Vincent Galibert, responsable du GDS-A à la CANC

Quel est le rôle du Groupement de Défense sanitaire animal (GDS-A) ?

Le GDS-A est responsable de la lutte contre la tique en Nouvelle-Calédonie. Il réunit 

un ensemble des professionnels et partenaires institutionnels, tels que l’IAC, les Provinces, l’Apican, la Davar, l’UPRA, le Groupement technique vétérinaire et le Syndicat des éleveurs. Il y a en une volonté à l’échelle du territoire d’offrir de l’accompagnement et des solutions de maîtrise aux éleveurs pour lutter contre la tique, car la maîtrise sanitaire, c’est un travail collectif.

Quelle est la tendance en matière de lutte contre la tique ?

Il faut sortir du tout chimique, comme nous le rappelle l’actualité récente ! Cela est d’autant plus important que dans les trente dernières années, l’industrie pharmaceutique n’a pas découvert de nouvelle molécule. La lutte intégrée, c’est la baignade à vue (non plus systématique), une bonne gestion des pâturages et leur rotation pour diminuer la charge parasitaire, mais aussi l’introduction de races résistantes à la tique (et à la sécheresse) que l’on croise avec des races bouchères. Pour les éleveurs, le changement de race est un déchirement. Mais ils n’ont pas le choix. L’avenir de la filière passe par la lutte génétique.

Y a-t-il des résultats ?

Déjà, 80 % des exploitations que nous suivons sont en transition ou ont terminé le croisement de leur cheptel. La consommation de Taktic par les éleveurs, elle, qui se chiffrait à 10 000 litres par année, est tombée à 4500 litres aujourd’hui, soit 60 % de moins. Je vois même des éleveurs qui ne baignent plus. Je n’aurais jamais pensé arriver à ce genre de progrès dans un délai aussi court. Je pense que d’ici 10 ans, la totalité de la viande calédonienne sera produite à partir de troupeaux croisés qui ne nécessiteront plus de traitement contre les tiques.

Vivre avec les tiques, Les Nouvelles Calédoniennes, 3 juillet 2014.

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