Des bêches-de-mer bichonnées

En contrebas de la ferme de crevettes des Montagnes-Blanches, en plein lagon, sont construits ces jours-ci trois enclos destinés au grossissement d’holothurie H. scabra. Coïncidence ? Loin de là…

Par Aude Perron

Les deux pieds dans l’eau trouble, les deux mains sur une barre à mine ou une pelle, Johnny, Julien et Sily n’y voient pas grand-chose. A 150 mètres du littoral, ces trois jeunes de la tribu de Ouaté s’échinent à creuser une tranchée circulaire qui servira à dresser un enclos d’environ 200 mètres carrés. A peine quelques mètres plus loin, le reste de l’équipe besogne, non sans difficulté, à installer le grillage de deux autres enclos qui accueilleront sous peu, 2000 juvéniles d’holoturies de l’espèce H. scabra. 

Sur la rive, la ferme de crevettes des Montagnes-Blanches semble veiller sur les travaux. Hasard ? Loin s’en faut ! Nous sommes dans l’opération HOBICAL (Holothurie : Lien entre performances de production et de bioremédiation dans le contexte de la crevetticulture en Nouvelle-Calédonie), du programme ZoNéCo de l’ADECAL (voir encadré). Derrière ce nom à rallonge, un projet jusqu’à la mi-2015 pour tester la faisabilité technique et sur les conséquences environnementales de la culture de H. scabra à proximité des effluents des élevages de crevettes (HOBICAL teste également la culture en alternance de la crevette et de la bêche de mer à Boulouparis). 

L’intérêt est économique, d’une part : « Dans les bassins de crevettes, seulement 30 % de la protéine contenue dans l’aliment est assimilé par les animaux, fait remarquer Sébastien Hochard, responsable de l’expérimentation. Le reste, 70 %, est rejeté. Les bêches-de-mer pourraient s’en nourrir. Nous sommes dans une logique de rentabilité. » Mais pas seulement. L’intérêt est également écologique puisque l’élevage des holoturies dans les zones d’effluents pourrait limiter l’enrichissement de l’environnement par les matières organiques rejetées.

« C’est de la recherche au service du développement, rappelle Manuel Ducrocq, de l’ADECAL. La filière de la bêche-de-mer est naissante. Nous savons faire se reproduire des holoturies, mais n’avons pas toutes les réponses sur la meilleure façon de les élever. Faut-il faire du sea ranching, les élever en enclos ou en bassins ? Comment se nourrissent-elles ? Nous intervenons pour combler ce manque de connaissances. » Si la finalité est le développement d’une véritable filière et la diversification de l’aquaculture calédonienne, jusqu’à présent basées sur la crevetticulture.

C’est une des raisons pour lesquelles John Kuhn, propriétaire de la ferme des Montagnes-Blanches, n’a pas hésité à accueillir l’équipe d’HOBICAL et à mettre à disposition du matériel mais aussi les trois jeunes de Ouaté, d’ordinaire saisonniers chez lui : « Notre développement doit se faire par la mer. Je suis intéressé par toute recherche qui concerne les élevages en mer. » Qui sait si ce dernier ne se lancera pas dans les holoturies, si les résultats de l’expérimentation se montraient concluants ? En attendant, les deux ou trois prochaines semaines serviront à mettre les enclos à l’état zéro et à les nettoyer des prédateurs des holoturies (crustacés, etc.) restés enfermés après la pose du grillage et d’ici un mois, les 2000 juvéniles arriveront de Boulouparis pour encemensement.

Légende : D’ordinaire saisonniers à la ferme de crevettes des Montagnes-Blanches, ces trois jeunes de Ouaté prêtent main forte à l’expérimentation d’HOBICAL.

Le chiffre. 19 . C’est le coût en millions de francs de l’ensemble de l’opération HOBICAL

La filière calédonienne de la bêche de mer

« La filière repose aujourd’hui essentiellement sur douze espèces, exportées sur les marchés asiatiques sous forme de produit séché, la bêche-de-mer. En 2007, la valeur déclarée des exportations d’holothuries par la Nouvelle Calédonie (404 613 500 francs XPF, ou 5,3 millions de dollars des États- Unis) était deux fois supérieure à celle des exportations de thon (202 305 100 francs XPF) ou d’autres poissons (14 828 600 francs XPF), ce qui en fait la deuxième exportation de produit marin la plus rentable de Nouvelle Calédonie après la crevette d’élevage (1 527 422 000 francs XPF). » Source : État et gestion de la ressource en holothuries de la Grande Terre, Nouvelle Calédonie, Steven W. Purcell, Hugues Gossuin et Natacha N. Agudo (2008).

ZoNéCo, c’est…

… un programme d’évaluation des ressources marines de la zone économique de Nouvelle-Calédonie) a pour but de de rassembler et de rendre accessibles les informations nécessaires à l’inventaire, la valorisation et la gestion des ressources minérales et vivantes de la Zone Economique Exclusive (ZEE) et des lagons de Calédonie. Il réunit 11 partenaires institutionnels et scientifiques et l’ADECAL en assure la gestion et la coordination depuis 2002. Tout comme HOBICAL, le projet Elicoptr (évaluation des caractéristiques biologiques et nutritionnelles et de l’aptitude à l’élevage d’espèces indigènes de copépodes) est également une opération du programme ZoNéCo (voir notre édition du 22 mars 2014).

Photo : A. P.

Des bêches-de-mer bichonnées, Les Nouvelles Calédoniennes, 27 juin 2014.

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